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TEXTE du mois

 

 Extrait du livre
Nicolas le colporteur   
 
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LE GUÉ

 

Nicolas, grand marcheur par choix de liberté, est un être plein de passions. Son goût de la nature est constant ce qui lui permet de découvrir sans cesse de la nouveauté partout où il passe, et même parfois revient. Il a ses circuits lui offrant une constante évolution des lieux, espaces de toutes sortes et s’égare parfois un peu.

Il aime aussi les rivières et plus principalement les ruisseaux. Vous voyez ceux de la montagne avec leurs cascades plus ou moins sauvages, les torrents. Là il s’arrête fréquemment, s’assoit sur un rocher ou une petite butte, écoute, vit ce moment de bonheur, puis après avoir déposé son sac à dos, sort de sa musette, qu’il porte devant lui, de quoi manger et boire.

Parfois il s’abreuve directement au torrent connaissant la qualité de pureté du flot. Il lui arrive aussi de pêcher la truite ou d’attraper des écrevisses selon l’endroit où il se trouve. Mais c’est très occasionnel car il respecte la vie champêtre et son caractère authentique.

Enfant de la campagne il transmet à tous les valeurs de la plaine, de la forêt, de ces paysages qu’il faut préserver et qui sont génératrices d’équilibre et de bonheur de vivre. Un peu ermite, un peu poète, un peu pasteur, Nicolas c’est tout çà en un seul homme. Et c’est ce qui fait qu’il est apprécié par les personnes qu’il rencontre lors de ses arrêts de colporteur car malgré tout il faut aussi vivre au point de vue terrestre.

La montagne est une richesse et l’eau qu’elle donne c’est la vie. Nicolas aimait remonter le long des cours d’eau vers les sources. Quelquefois il y avait une ferme proche mais aussi une scierie ou un moulin. Le cheminement le long des berges n’était pas toujours aisé et obligeait quelquefois à s’en écarter.

Un jour de mars, juste après la fonte des neiges, il suivit un sentier qui remontait vers un endroit qu’on lui avait dit admirable car perché au sommet d’une butte, elle-même surplombant un énorme rocher. Mais après plusieurs heures de marche il n’avait pas l’impression d’avancer. A un détour il aperçut enfin au loin l’énorme bloc de pierre grise qui semblait faire barrage à toute poursuite d’acheminement.

A sa base il crut qu’il ne passerait pas. Puis en regardant attentivement vit un petit espace très peu large pouvant permettre de continuer la route mais en traversant le torrent, impétueux en cette saison. Après une brève hésitation il se dit qu’il ne pouvait tout de même faire demi-tour l’obligeant ainsi à marcher plusieurs kilomètres supplémentaires d’autant qu’il venait d’apercevoir au loin le clocher du village où il comptait s’arrêter.

Aussi ajustant ses sacs et prenant son bâton il s’avança lentement vers le bruit et la furie du cours d’eau. Il ajusta ses pas de façon à bien poser les pieds sur les surfaces plates les plus visibles. Après quelques temps il parvint au milieu de ce qui ressemblait à un gué et pensa que les habitants du pays devaient, tout comme lui, effectuer le même effort. Il n’était sûrement pas le premier à passer par là.

Soudain, après un bref coup d’œil vers la rive opposée, horreur, il se figea. En face de lui un ours le regardait semblant l’attendre. Quoi faire, comment réagir ? Il ne bougea plus et la bête non plus. Il était en position instable. 

Puis à ses pieds quelque chose remua et la pierre plate sur laquelle il s’était arrêté vacilla. Il tomba à l’eau. Emporté par le courant il ne devait revenir sur sa berge de départ que quelques dizaines de mètres plus bas, trempé ainsi que sa marchandise, mais hors de danger.

Dans sa chute il avait eu le temps de s’apercevoir que celle-ci avait été due au départ d’une grosse truite dérangée, ce qui l’avait sauvé du plantigrade. Mais il ne remonta pas et au contraire redescendit pour reprendre sa route par le contournement du bas de la montagne. L’ours était-il dans son domaine ? Etait-il un gardien du rocher ? Avait-il été dérangé dans sa pêche ?

Toujours est-il qu’en arrivant enfin au village il n’osât pas raconter sa mésaventure et qu’heureusement ses articles n’avaient pas trop souffert du bain forcé. Il put ainsi aller à l’auberge où il prit un bon bain. Chaud cette fois.

 
 
 
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LE GARDE CHAMPÊTRE

 

En visitant les villages Nicolas croisait bien des gens. Du curé au cantonnier, du fermier à l’artisan, il y avait aussi les personnes qui représentaient la loi, la maréchaussée et le garde-champêtre. N’était pas qui veut dans cette fonction. 

Véritable officier de police il prêtait serment devant un magistrat. Assermenté il était souvent choisi parmi les anciens militaires et devait être d’une moralité exemplaire. On lui demandait aussi de savoir rédiger un rapport, de veiller à la sécurité publique, de protéger les propriétés et les récoltes, de contrôler la chasse et la pêche. 

C’était un homme à tout faire et qui parfois devenait aussi fossoyeur, organisateur de fêtes et même secrétaire de mairie dans les petites communes.

Il pouvait être armé selon la loi et revêtu d’un uniforme afin d’être reconnu par tous. Souvent ce n’était qu’un képi et une plaque métallique personnalisée. C’était une personne importante respectée mais quelquefois brocardée gentiment. 

Pourtant son rôle était nécessaire. Sans être le crieur au tambour annonçant les nouvelles aux villageois il le suivait cependant de près pour la bonne conscience publique. De même à l’église ses rapports avec le prêtre étaient dans le respect de sa fonction sans intrusion aucune dans le ministère religieux, même s’il pouvait être le sacristain.

Nicolas connaissait plusieurs de ces hommes de loi qui étaient aussi des clients. Certains étaient affables, bon enfant, d’autres plus austères ou même hautains, imbus de leur charge. Ces derniers étant les plus chahutés car les moins réceptifs à l’humour.

Il raconta un jour une petite aventure qui se serait passée dans le Cantal. Dans un vieux bourg les habitants vivaient tranquillement loin du bruit de la ville et de ses calamités. On était en mai et les récoltes s’annonçaient prometteuses. 

De plus les élections pour le poste de maire devaient commencer le dimanche suivant. Toutes les personnes retenues pour cet événement œuvraient calmement afin de préparer au mieux le déroulement du vote.

Le rôle du garde champêtre pour l’occasion était de distribuer à tous l’information par des tracts électoraux et le crieur, par sa voix, confirmait la date du vote pour ceux qui ne savaient pas lire ou qui ne voulaient pas lire. 

Il y avait deux candidats inscrits et comme souvent autrefois, deux amis faux-frères, l’un ayant toujours raison et l’autre dénigrant sans cesse l’exercice de son adversaire du jour. Cette émulation faisait sourire bien des électeurs. Mais pour ce jour-là l’oubli de la courtoisie semblait inéluctable. Chacun pour soi.

Nicolas arriva dans la petite ville ce dimanche en question. La manifestation patriotique l’embêtait bien un peu mais finalement il se plaça près de la mairie, légèrement en retrait pour ne pas gêner ou être accusé de mercantile commerce opportuniste. 

Au fur et à mesure du passage des votants, que les hommes à cette époque, il vendait aux femmes qui en profitaient pour le questionner et lui demander une histoire car c‘était un bon conteur. Il s’engagea pour quelques veillées, assuré d’un bon rendement tant lucratif qu’amical.

Et le premier soir fut un diner chez le garde-champêtre. Il fut reçu par une femme et entouré de toute la famille, nombreuse, qui semblait attendre les récits des tribulations du colporteur. Après un bon dessert, arrosé avec de la gentiane noyée de sucre, Nicolas prit la parole. 

Les histoires tristes se terminent presque toujours mal, mais il s’arrangeait pour finir ses contes afin que cela ne soit pas angoissant mais au contraire bien plaisant. Et puis il fallait associer le bon et le mauvais, comme dans la vie de chaque jour.

Vint le moment de la séparation. Nicolas devait se rendre à l’auberge pour y passer la nuit. Le lendemain il vit arriver, agité, le garde-champêtre. Il ne vient quand même pas pour moi se dit-il. Pourtant il se dirigea droit sur lui, s’arrêta et sèchement lui demanda pourquoi il n’était pas venu la veille chez lui comme convenu. 

Abasourdi le colporteur ne comprenait pas, balbutia un: mais je suis venu. Cette fois c’est l’homme de loi qui fut étonné. Et tous les deux se regardèrent pour connaitre le pourquoi du comment.

Après s’être calmé le garde-champêtre comprit que Nicolas s’était fourvoyé dans son déplacement la veille dans le noir de la nuit sans lune et qu’il s’était trompé de maison. Par la nombreuse présence à la soirée ils ne s’étaient pas vus.         

Celui-ci le prit bien, comprit, et finalement demanda au colporteur de passer le soir même ce que celui-ci accepta sans contestation et avec bonne humeur. On ne sut jamais ce que furent les histoires de cette veillée mais assurément les mauvaises blagues sur la profession de garde-champêtre furent évitées. 

Nicolas retourna plusieurs fois chez lui et ne se trompa jamais plus d’adresse.

 

                                

 
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LE FER A CHEVAL

 

Les régions traversées par Nicolas sont essentiellement agricoles. Pour lui elles correspondent le mieux à sa clientèle. Un peu à l’écart, pas toujours informées des changements de toutes sortes de la vie courante, dont les noms des maîtres ou des seigneurs, la visite d’un colporteur était importante pour la connaissance des actualités. 

Les paysans aimaient ce contact qui leur apportait des nouvelles de leur famille, parfois par du courrier, souvent oralement, mais aussi pour parfaire leur connaissance dans l’agriculture ou l’élevage. Ils étaient curieux de tout malgré un travail difficile et routinier.

De multiples raisons faisaient de Nicolas un homme apprécié d’autant qu’il était peu avare de transmissions du savoir ou d’informations multiples de la vie quotidienne. 

Même les religieux pouvaient utiliser ses bons offices, ce qu’il ne rechignait pas à faire, malgré ses réserves vis-à-vis du clergé. Son aide, souvent désintéressée, lui apportait un sentiment d’utilité par complaisance réciproque.

Mais pourtant Nicolas, bien que chrétien, avait sur lui un porte-bonheur. Ce n’était pas toujours le même et il pouvait s’agir d’une branche de gui ou de muguet séchée, parfois d’un trèfle à quatre feuilles dans un livre, mais pas dans un missel, ou d’une patte de lapin. 

Pourtant ce qu’il préférait malgré son poids c’était le fer à cheval dont l’histoire est complexe et mérite une attention.

Le fait que cet objet pouvait apporter de la bonne fortune vient de sa forme qui rappelle la lettre « C » chez les chrétiens, symbole du Christ ou du ciel. Mais aussi par sa courbure en croissant qui serait une image de fertilité et de chance. 

Une légende dit que le fer cloue le démon sur le sabot du cheval et qu’ainsi une demeure est protégée. Plus concrètement l’article peut servir aussi de heurtoir.

Nicolas un jour reçu en paiement un fer avec ses sept clous ce qui était la meilleure garantie pour un bénéfice optimum. Pourtant lors de l’un de ses déplacements suivants, au bord d’un chemin, il en trouva un autre qui lui aussi avait sept trous mais sans les clous. 

Il le ramassa car cela attire la chance et le mit dans sa hotte. Mais deux fers en plus de sa marchandise ça devenait lourd. Il ne pouvait pas garder les deux.

Aussi lors d’un arrêt dans un village il voulut en mettre un en vente. Oui mais lequel ? Celui trouvé avait plus d’importance aux yeux de tous que celui reçu pour règlement d’un service. Nicolas était dans le doute. Il prit la décision de céder à bas prix le plus ancien. Malgré la faible offre personne ne semblait intéressé. 

Le fait qu’il provenait d’une cession cassait sa valeur porte-bonheur. Nicolas était bien obligé de dire l’origine de la possession de l’article, et cela ne convenait pas aux villageois quant à la bonne influence du métal.

A cette époque des cartes postales illustrant le fer à cheval sont nombreuses. Les militaires transportaient parfois l’objet lui-même en protection de leur survie. D’autres en mettaient un dans le lit, sous le matelas, pour se protéger des voleurs et des assassins. 

La diversité d’emploi du fer à cheval est multiple. Ensuite la forme fut copiée pour différentes utilisations, en épingles, broches, breloques et bijoux de toutes sortes.

Nicolas attendit encore quelques heures pour vendre au mieux ses objets usuels, religieux et quelquefois inutiles mais rarement. Il ne croyait pas vraiment au pouvoir du fer et cela l’agaça un tant soit peu de conserver le premier exemplaire. 

Après une dernière tractation il proposa à son ultime éventuel acheteur le don du fer à cheval en lui assurant qu’une bonne vie l’attendait s’il acceptait le cadeau. Mais l’homme hésita un peu et refusa la faveur en le remerciant de son offre. Déçu Nicolas rangea le tout, plaça sa hotte sur son dos et repartit vers le village voisin distant de quelques kilomètres.

En cours de route il se dit qu’après tout il en avait trouvé un et que deux c’était trop. Incrédule sur la véracité des pouvoirs du fer il jeta celui reçu en règlement d’un échange mercantile d’un geste large ce qui l’envoya dans le fossé longeant le chemin. L’année suivante quand il revint au village le paysan qui avait décliné son offrande l’aperçut et s’approcha de lui avec un large sourire ce qui étonnât Nicolas. 

Après une formule d’accueil d’usage il lui dit qu’il l’avait suivi l’année précédente, pris de regrets d’avoir refusé le cadeau. Mais quelques jours après n’ayant pu le rattraper il trouva par hasard le fameux fer, avec ses clous, au bord d’un champ qu’il cultivait.

Il le ramassa et le fixa au-dessus de la porte de sa ferme. Assuré par la croyance qu’on ne lui volerait pas, il avait effectivement réussi une année exceptionnelle dans ses récoltes et ses étables étaient pleines de bestiaux divers. Il remercia Nicolas qui ne savait plus quoi dire et il l’invita à sa table. 

Bizarrement celle-ci était en forme de fer à cheval ainsi que les pieds la supportant. Du moins c’est ce que m’a raconté mon grand-père.

 

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Il lisait l'extrait de la quinzaine

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