___________
LE TAUREAU
Nicolas passait partout dans les pays de France et de Navarre. Ses trajets n’étaient pas toujours bien définis et cela lui apportait parfois des désagréments, parfois de bonnes surprises. Mais à chaque endroit où il se trouvait il respectait le lieu quitte de temps en temps à subir une complication inattendue.
La campagne aussi belle soit-elle peut également être source de contrariété. Les animaux sauvages des bois et forêts, ceux des champs et pâturages ainsi que certains volatiles sont quelquefois irrités d’être dérangés sur leur territoire.
Bien souvent, heureusement, ces bêtes vivent en troupeaux pacifiques comme les ovins et les bovins. Mais il y a aussi les hardes de sangliers qui ne sortent que la nuit et qu’il ne faut pas troubler à quelle heure que ce soit. Leur force est décuplée lorsqu’ils sont accompagnés de leurs marcassins.
Cochon sauvage, de petite taille, râblé, il est réputé pour sa puissance et sa nuisance à défoncer la terre à la recherche de nourriture. Sa force musculaire est un danger pour l’homme. C’est une plaie pour les agriculteurs qui les chassent au mieux sans parvenir à éradiquer leur prolifération.
Nicolas prenait du plaisir à traverser les pâtures. Pour lui, voir les troupeaux de près, correspondait à une relation quasi proche du vrai, de ce caractère de la réalité souvent absente chez l’homme influencé par les mirages éphémères du progrès. Il aimait s’arrêter et regarder les jeunes veaux ou agnelets.
Le cycle de la vie continuait pour le bien de tous ce que tout le monde ne comprenait pas. Il savait aussi que ces animaux domestiqués finiraient mal leur vie après avoir été des otages nourriciers inconscients.
Un jour, alors que l’automne finissait, il aperçut dans une prairie une bande de vaches et s’en approcha lentement pour ne pas les affoler. L’herbe était plus rare, l’été avait été assez sec et les quelques ondées de ces derniers jours n’avaient pas apporté suffisamment d’eau pour relancer la pousse de la végétation. Les animaux sentaient la fin de la saison en extérieur et placidement attendaient le retour à l’étable.
Mais le troupeau cachait aussi un mâle qui semblait brouter plus loin. Il leva la tête et aperçût Nicolas. Soudain il se mit en marche en fixant l’homme et accéléra son allure.
La présence de l’étranger devait l’agacer ou était-ce la grosse hotte sur le dos de celui-ci qui lui semblait être un intrus dans son territoire. Toujours est-il que Nicolas comprit le danger et se dirigea rapidement vers une haie protectrice faite d’une palissade de bois.
C’était un taureau. Une bête énorme qui se mit à courser le colporteur qui se précipita vers le refuge qu’il atteignit de justesse. Le monstre s’arrêta soudainement devant la clôture, les naseaux fumants et tapant du sabot. Nicolas ne bougeait plus.
Après quelques instants qui parurent bien longs, le buffle se retira et retourna vers l’attroupement de bovins qui n’avait pas bougé. Même les génisses, vaches et veaux n’avaient pas réagi.
Mais dans l’histoire Nicolas avait fait tomber sa hotte pour courir plus vite. Évidemment elle fut repérée par le sieur taureau qui s’empressa d’y mettre quelques coups de corne avant de rejoindre sa troupe. Le temps passa, mais pas assez vite pour le visiteur qui dut patienter plusieurs heures avant de pouvoir récupérer son bien.
En regardant sans cesse vers le troupeau, Nicolas ramassa ses affaires qui ne semblaient pas trop être abimées. Il remit rapidement le tout en vrac dans le sac de cuir. La nuit était presque là et il fallait maintenant se hâter pour trouver un toit pour la nuit. Ce qu’il fit.
Au village il conta sa mésaventure à un fermier qui sourit. Pas de chance lui dit-il. Le taureau est celui du père Grégoire et demain il sera emmené à l’abattoir. Bien plus tard il apprit que l’animal ne s’était pas facilement laissé prendre et que tous les participants rirent longtemps de cette escapade.
En effet le monstre dans sa furie avait vidé la hotte mais dans sa sauvagerie un linge était resté fixé sur ses cornes. C’était une belle et grande culotte de femme en coton blanc. Cette histoire fit le tour du village et des alentours.
On ne sut jamais ce que devint le vêtement mais ce qui est sûr c’est qu’aucune vache ne l’aurait porté.
LE SALTIMBANQUE
Nomade, Nicolas n’était pas le seul à parcourir le pays. Il y avait d’autres colporteurs mais ils se respectaient et chacun avait une clientèle différente par l’offre diverse proposée. Quelquefois cependant des frictions pouvaient arriver, certains d’entre eux passaient juste avant d’autres dans les villages et les suivants ne vendaient presque plus rien.
Il fallait alors se concerter et dans la plupart des cas une courtoisie s’installait pour que tout le monde vive de son travail. Cette considération était toujours sujette au bon vouloir de chacun mais la dureté du métier faisait que l’estime de l’autre était de la tolérance polie.
Pourtant un affrontement avait lieu parfois avec d’autres itinérants : les saltimbanques. Ceux-ci étaient avant tout des artistes ambulants et faisaient du spectacle de rue. Lorsqu’ils arrivaient dans un village, ils s’annonçaient par le roulement d’un tambour ou le son d’une trompette, parfois aussi par le crieur du village, lequel avait reçu une petite pièce pour le faire.
Leurs prestations, bien que différentes de celles des colporteurs, empiétaient parfois sur celles de Nicolas et de ses confrères et apportaient quelquefois de vaines querelles. Tout le monde recherchait de l’argent simplement pour vivre et parfois survivre.
Arrivant dans un village où il pensait faire quelques affaires, notre colporteur fut étonné de voir qu’il avait été devancé. Sur la place près de la mairie un groupe de bohémiens s’était installé et faisait déjà son attraction, ce qui était normal, et deux femmes tournaient autour des badauds pour demander une aumône.
Les villageois les ignoraient car elles avaient mauvaise réputation. Ils les soupçonnaient de chapardage indélicat et se contentaient de regarder le spectacle même s’il était donné pour attirer l’attention par l’amusement.
Nicolas avait déjà rencontré cette troupe et comme tout le monde s’en méfiait. Il connaissait le chef du groupe, un homme âgé, avec lequel quelque accommodement avait été formulé. D’ailleurs l’apercevant le doyen se rapprocha de lui, délaissant ses compagnons qui œuvraient sans sa présence.
Ils se saluèrent et le colporteur entreprit de lui demander pour quelle raison ils étaient là alors qu’ils avaient convenu de ne plus empiéter leurs prestations l’une sur l’autre. Gêné, l’ainé lui avoua que l’une des femmes du groupe avait été malade et qu’ils avaient en conséquence retardé et décalé leur périple.
Un peu incrédule, Nicolas accepta cependant l’explication. Il attendit la fin de la représentation pour s’établir à son tour devant l’église toute proche. Habituellement les saltimbanques ne donnaient qu’une seule représentation de leur spectacle et partaient dès la fin de celui-ci vers un autre village.
Ce fut le cas ce jour-là. Nicolas les vit ranger leurs affaires dans la roulotte et s’éloigner rapidement des lieux. Peut-être même un peu trop vite, ce qui l’inquiéta. Mais après tout ils avaient du temps à rattraper dans leur tournée suite à l’affection de la femme du romanichel.
Ce n’est que vers la soirée qu’il vit arriver vers lui un grand gaillard qui lui annonça être le responsable de la commune et qui le pria de le suivre avec tout son barda à la mairie. En y entrant Nicolas aperçut le garde-champêtre, lui aussi un homme imposant.
A peine entré il remarqua le ton grave, sérieux des deux hommes qui le prièrent de poser sa hotte et sa musette et de les vider sur une table. Après un moment de stupeur et un geste de recul, il fit ce qu’on lui demandait sans réticence car sûr de lui et de son intégrité. Il vida même les poches de ses vêtements par scrupule.
Après un contrôle approfondi de l’étalage, les deux agents municipaux comprirent qu’ils avaient fait erreur, s’excusèrent et s’expliquèrent. Pendant la représentation des saltimbanques et devant l’euphorie et l’exaltation ambiantes, un maquignon s’était aperçu ensuite, après le spectacle et le départ des baladins, que son sac contenant des pièces d’or, et qu’il portait à sa ceinture avait disparu.
Il venait d’encaisser la vente d’animaux de sa ferme et la coutume locale faisait que l’on payait son dû de cette façon, en espèces, en l’occurrence des Louis.
L’affaire devait en rester là mais quelques mois plus tard, Nicolas revint à passer dans le village où cette fois il fut le seul sur la place à bonimenter. Sa réputation d’homme honnête s’était propagée et ses opérations furent très correctes. Pourtant il vit à nouveau venir vers lui le bourgmestre qui le pria de le suivre encore une fois à la mairie.
Et arrivé il fut invité à partager le vin du pays. Le garde-champêtre avait continué ses recherches et le sac, retrouvé dans l’église, contenait toujours ses pièces, sauf une. Un jour en discutant avec lui, le curé lui signala avoir trouvé dans un tronc une pièce d’or de grande valeur.
Le voleur s’était-il repenti ? Avait-il eu mauvaise conscience de son geste ? On ne le sut jamais. Le sac fut rendu à son propriétaire qui ignora ce qu’était devenu le Louis manquant qui resta au clergé. Curieusement la troupe de saltimbanques ne repassa jamais dans le village et on ne sut jamais qui fut l’auteur du larcin.
LE REGARD
Nicolas passait d’un pays à l’autre, d’une commune à l’autre, achetait, vendait, colportait toutes sortes de produits à condition que ce ne soit pas trop lourd et aisément vendable. En traversant les villages il pouvait admirer les lieux. Soit les paysages aux alentours soit le bourg lui-même.
L’architecture l’intéressait comme tout ce qu’il voyait. Chaque région a son style et selon la géographie les constructions pouvaient être très différentes. Il aimait bien l’Alsace et ses maisons à colombages que les habitants entretenaient avec le respect des traditions. Dans les autres terroirs aussi mais c’était moins typique.
Notre colporteur avait beaucoup de qualités. Dans son bagage se trouvait un carnet de feuilles blanches épaisses et plusieurs crayons ainsi que d’autres accessoires destinés à effectuer des dessins. A chaque occasion intéressante Nicolas s’arrêtait et sortait son matériel d’artiste, car c’en était un.
Il recherchait un endroit pour s’asseoir et on pouvait le voir griffonner. Curieusement les passants, qu’ils soient enfants ou adultes, prenaient le temps de regarder son croquis et bavardaient, ce qu’aimait bien Nicolas.
Il repérait les paysages comme les chaumières campagnardes ou les fiers châteaux ainsi que les grosses maisons bourgeoises pourvu qu’elles aient un véritable intérêt. Pour lui c’était un véritable plaisir de reporter sur le papier, au mieux, ce qu’il voyait.
Et parfois, lors du retour à son domicile, il colorait certaines de ses ébauches. Cela faisait qu’il possédait une véritable collection de vues diverses qu’il datait au dos en précisant le lieu représenté.
C’est cette accumulation d’esquisses qui lui fit une renommée car à son époque la transmission de vues était rare et les livres, chers, étaient l’apanage des personnes instruites sachant lire et vivant dans un milieu aisé. Instinctivement Nicolas faisait connaitre le monde par son talent d’artiste même modeste.
Beaucoup de ses acheteurs le remercièrent pour cette diffusion par l’image de régions, pays ou parfois aussi de villages voisins, qu’ils ne connaissaient pas ou mal. Cela lui faisait plaisir de partager, souvent sans retour souhaité.
Les représentations les plus demandées concernaient les églises dont les cathédrales, ce qui faisait rêver, les castels plus ou moins féodaux, les forteresses imposantes, les belles villas de maitres bien avant les paysages même les plus beaux. Parfois aussi quelques portraits pouvaient se voir mais Nicolas hésitait souvent à les faire car la difficulté consistait à rendre ressemblant la personne ayant pris la pose. Il craignait le refus par manque de vérité.
A l’occasion de l’une de ses virées il s’arrêta dans un bourg où une superbe fontaine attira son regard et où il put également s’abreuver. C’était au centre de la petite commune et il faisait chaud. Il sortit de sa musette de quoi manger puis il recula un peu pour croquer une pomme et la fontaine sur son carnet toujours prêt à l’usage.
Le sujet était très intéressant et il prit quelques temps pour affiner son œuvre et bien arriver à reporter l’ovale du rebord de la réserve d’eau. Le jet tombant était plus difficile à reproduire mais au bout de quelques moments il regarda le résultat et eut un assentiment d’un mouvement de tête.
Les badauds étaient partis à cause de la chaleur de l’été mais curieusement Nicolas sentait sur lui un regard fixe et hautain. Il se retourna et ne vit rien. Continuant son activité il se sentait gêné en permanence. La fontaine était peut-être dédiée à un saint qui ne voulait pas se voir difforme, estropié ou mal évoqué. Ou c’était lui, Nicolas, qui ce jour-là, n’arrivait pas à sentir l’esprit du lieu s’il y en avait un. Toujours est-il qu’il cessa de tracer son étude et rangea tout son matériel.
Ce n’est qu’en se relevant qu’il comprit la cause de son malaise. Comme il tournait le dos à une grosse maison typique régionale, il n’avait pas remarqué la toiture. Celle-ci en pente raide avait des tuiles posées en arrondi sur les deux petites fenêtres du grenier et on pouvait imaginer que deux grands yeux vous épiaient.
C’était peut-être le cas, allez savoir, Nicolas sourit, reprit toutes ses affaires et partit vers l’auberge la plus proche pour se désaltérer et proposer ses articles, à l’abri, non du regard mais de la canicule.
Les textes et photos sont protégés par le code de la propriété intellectuelle, article L.121-2-Copyright 2012-2013 et appartiennent à l’auteur.
_____