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TEXTE du mois

 

 Extrait du livre
Nicolas le colporteur 
 

LE COLPORTEUR

 

Dans la profession de colporteur, comme dans toutes les autres, existe une minorité de personnes n’ayant rien à y faire, soit par incompétence, soit par désir excessif du profit au-delà du service à rendre. Nicolas jusqu’à ce jour n’avait qu’à se louer de ses relations avec ses confrères. 

Ceux-ci participaient également à maintenir les échanges pour et par le respect habituel dans la corporation. Personne n’empiétait sur le terrain de l’autre mais parfois ils pouvaient se retrouver dans une commune pour vendre des produits différents ou pour le bénéfice de chacun. La loyauté était permanente dans une courtoisie respective.

Le colporteur est un démarcheur, brocanteur ou sauveteur, mais toujours à l’écoute de la demande dans l’air du temps ou occasionnellement vendeur d’articles insolites ou peu communs. Dans sa hotte, appelée aussi balle (en bois), ses marchandises étaient très diverses. 

Il proposait du tissu, du linge, des rubans et des toiles avec de la mercerie mais aussi des images de toutes sortes dont celles d’Épinal, des cahiers et matériel d’écolier, et au gré des requêtes des onguents, potions, pommades et articles de soins corporels. Selon la période de l’année il distribuait des jouets, des sujets religieux ou de la coutellerie lorsqu’il savait qu’une foire avait lieu sur son trajet.

C’était un métier difficile, à risques, très aléatoire quant aux revenus financiers. Certains clients payaient quelquefois en nature par une poule, lapin ou autre animal. Dans ces cas-là Nicolas s’empressait de revendre la bête ne pouvant s’encombrer de celle-ci. 

Tout colporteur était censé savoir lire et écrire et être déclaré. Peu d’entre eux étaient dans ce cas pour éviter un contrôle et payer la taxe professionnelle. L’activité était organisée de façon à répartir au mieux les territoires pour une harmonie de vente sans exclusivité.

Au cours de l’une de ses tournées Nicolas entendit parler d’un cambriolage qui avait eu lieu peu de temps après son passage dans un village. Les on-dit, ragots, calomnies et médisances étaient quelquefois attribués aux colporteurs ou nomades de toutes sortes. 

C’était un moyen de responsabiliser quelqu’un qui n’était pas du pays et de lui affecter méfaits et forfaits. La source de ces racontars provenait souvent du réel fautif du délit. Ainsi cette personne écartait les éventuels soupçons pouvant lui être imputés.

L’exaction constatée par la maréchaussée il fallait trouver le coupable. Une ferme avait été visitée et dévastée pendant l’absence du paysan et de sa famille partis au champ pour la moisson. Avaient été volés les objets ayant un peu de valeur comme les chandeliers, la pendule, les modestes bijoux, et même les chenets de la cheminée. 

Mais tout avait été chamboulé dans le logement, le ou les intrus cherchaient peut être l’argent, les pièces d’or ou les Louis. Craintif le paysan n’avait rien laissé d’exceptionnel dans les pièces où vivait toute la communauté.

Le désordre fut constaté par les gendarmes et une petite liste fut établie. Allant de communes en communes à cheval ceux-ci firent le tour des villages proches par prévention et avertissement à la population. Tous les commerçants itinérants furent inquiétés et fouillés. Nicolas n’échappa pas à cette confrontation. 

Après avoir vidé sa hotte, sa musette et ses poches, il fut libéré de cette obligation et reçu un sauf-conduit pour éviter un second désagrément. Bien sûr il pouvait très bien avoir caché le butin ou avoir un receleur, mais c’est avec l’esprit tranquille qu’il repartit continuer sa tournée.

Ce n’est que bien des mois après qu’il apprit que l’affaire avait été élucidée. Le paysan avait manigancé, avec son commis, le cambriolage afin de ne pas faire profiter sa famille du « trésor » dissimulé dans la charpente de la ferme. Mais le valet, oublié par le maître, alla raconter sa mésaventure à la servante du curé qui ne savait pas tenir sa langue.

Évidemment peu de temps après l’autorité publique sut également qu’elle avait été mystifiée et réagit avec fermeté. Le paysan accusé d’affront envers l’administration fut condamné à une amende importante et à une astreinte légale de demeurer sur le territoire pendant au moins une année. Cette dernière sentence dans l’esprit de le montrer aux villageois en exemple.

Nicolas qui connaissait l’homme ne fut pas trop surpris. Il continua malgré tout à aller le voir et à traiter avec lui quelques menues affaires. Après tout, l’avarice est peut-être un défaut mais qui n’en a pas un !

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LE DRÔLE DE CHIEN

  

Nicolas a raconté qu’un jour en traversant une épaisse forêt dans laquelle se trouvait une clairière avec au milieu un hameau, il y rencontra un bûcheron. S’étant arrêté pour faire son commerce plusieurs badauds s’approchèrent de lui et il put céder à vil prix quelques babioles.

Puis il se mit à parler de tout et de rien avec l’homme des bois. Celui-ci semblait rustre, sale et peu attirant. Ses réponses à Nicolas se résumaient souvent à des grognements mais aussi quelquefois à de longs discours sur sa vie forestière dans cette région appelée « Ardenne ». Pas de geste inutile dans sa façon de s’exprimer. Il avait l’habitude de maitriser ses mouvements de par sa profession.

Simon l’abatteur, il s’appelait ainsi, était pourtant instruit ce qui semblait un paradoxe, mais sa condition quotidienne ne l’engageait pas à une présentation physique des plus aimables. Néanmoins avec patience, comme tout colporteur doit en avoir, Nicolas puisa auprès de lui une lueur de bonté qui le surprit lui-même. 

Comment un être aussi fort, rugueux d’apparence, peu avenant, pouvait il apporter un rai de lumière, d’esprit, d’évasion ?

De plus Simon ne vivait pas seul dans sa cabane. Il était accompagné de deux chiens de races différentes : un épagneul et un colley. Chaque animal, de même taille, avait pourtant une robe particulière : l’un tout brun-fauve clair, l’autre noir et blanc jusqu’au museau. Ils étaient magnifiques.

Ces deux compagnons paraissaient assez jeunes et soumis à leur maître. Simon les soignait bien et ils obéissaient immédiatement à un ordre. Dans la forêt leur présence rendait bien des services, ne serait-ce que par leur réaction vis-à-vis d’un danger, comme le loup, le sanglier ou même l’intrus humain.

Curieusement Simon avait appelé ses deux chiens : Tohu et Bohu, allez savoir pourquoi. C’était peut- être facile à retenir ou cela lui rappelait-il un souvenir de sa vie d’autrefois qui semblait avoir été plus agitée. Nicolas respecta son silence à ce sujet et les deux hommes se saluèrent à leur départ.

Quelques mois après, Nicolas traversa à nouveau la région et il souhaita revoir Simon. Dès son arrivée le bucheron était là, comme s’il savait qu’il reviendrait. Ils comprirent tous les deux que la rencontre n’était pas fortuite et qu’une intervention extérieure les avait réunis. 

Simon invita Nicolas chez lui pour un frugal repas. Mis en confiance il parla de sa vie antérieure qu’il ne regrettait pas. Pourtant il restait discret sur une partie de celle-ci.

Il n’avait que rarement de la visite et lui-même ne sortait de sa forêt que pour vendre son savoir-faire. Après quelques instants, Nicolas demanda à voir les deux chiens qu’il avait trouvés superbes. Simon appela et là, surprise, un seul chien apparu. 

Ce n’était ni Tohu ni Bohu mais un croisement des deux. L’animal avait un pelage ras avec une robe bigarrée sable, blanche et noire. Toujours aussi à l’écoute de Simon il s’allongea à ses pieds. Il était majestueux.

Il répondait aux deux noms qui étaient les mêmes qu’autrefois et c’est ce qui surprenait car ensemble il ne faisait plus qu’un. Les deux précédents chiens étaient deux mâles, donc le nouveau Tohu Bohu ne pouvait être de leur rencontre.

Bien plus tard Nicolas compris que Simon n’était pas une personne quelconque mais un être exceptionnel venu, on ne sut jamais d’où, vivre en ermite pour sa sérénité. Ses chiens étaient sûrement bien plus que des compagnons et leur transformation ressemblait à un prodige. 

Jamais le bûcheron n’expliqua cette osmose même après plusieurs rencontres entre les deux hommes. Et puis un jour en voulant revoir Simon, le colporteur trouva sa cabane vide et abandonnée. Les habitants du hameau, pourtant tout proche, ne surent le renseigner sur cette disparition.

En racontant cet épisode de sa vie Nicolas en resta longuement sans voix, ce qui chez lui, nom d’un chien, était exceptionnel.

 
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LE DENTISTE

 

Nicolas vivait durant une époque peu propice aux soins dentaires. Et comme il allait de village en village le besoin de se soigner se faisait parfois sentir. Il aurait raconté à mon aïeul une drôle d’histoire qui lui serait arrivée. Avec le temps celle-ci peut sembler farfelue ou incroyable mais il semble bien qu’elle se soit réellement passée.

Autrefois les dentistes faisaient partie des forains. Certains colporteurs effectuaient aussi ces soins ce qui n’était pas le cas de Nicolas. En réalité le mot « dentiste » était un peu approprié à tort. Les hommes qui s’appliquaient à arracher les dents vendaient en même temps des potions, mixtures diverses et tout autre produit comme des almanachs.

Souvent accompagnés pendant leur tâche par des musiciens locaux qui recevaient une obole, mais aussi par un comparse qui faisait semblant d’avoir mal, mais pas trop, avec le subterfuge d’une extraction. La musique permettait ensuite de couvrir le cri du malheureux client suivant. Le stratagème incitait les passants à se faire meurtrir dans une relative émotion.

Malgré tout certains soignants savaient vraiment travailler et ils créèrent des outils adaptés aux traitements. A cette époque pas d’anesthésie et ce qui effrayait était l’arrachage plutôt que les caries avec les rages de dents. Nicolas se retrouva un jour avec une joue gonflée et un foulard autour de sa tête. Il craignait de perdre une molaire ce qui l’aurait gêné pour manger et comme il était carnivore il s’inquiétait.

Vint le moment, après plusieurs jours, n’y tenant plus il se décida à aller voir l’arracheur du village où il venait d’arriver. Ayant trouvé l’adresse il vit arriver vers lui un vieux paysan qui se présenta en grommelant. Ils entrèrent dans la ferme envahie par les poules, les chats et les chiens. L’ayant fait s’asseoir à cheval sur un banc, l’ancien fit de même de l’autre côté. Il avait déposé entre eux une cuvette pour récupérer la dent avec le sang qui allait suivre.

Peu rassuré Nicolas se dit qu’il avait trop mal pour aller ailleurs et se résigna à écouter le conseil de l’ancêtre qui lui demanda d’ouvrir la bouche et de fermer les yeux. Ce qu’il fit, tendu, et il s’accrocha avec ses deux mains sur les rebords du banc. Une rasade d’alcool le fit grimacer mais il ne cria pas, du moins pas encore. 

Puis il sentit la présence d’un métal sur sa dent et là, angoissé, inquiet, compris que la besogne avait commencé. Puis soudain, un geste sec déracina la molaire. Surpris, Nicolas hurla en se tenant encore plus fort à son siège.

Il ouvrit les yeux et vit l’aïeul, avec une tenaille, qui lui présentait la dent ensanglantée. Celui-ci le regarda en face et satisfait de son travail lui sourit. Mais, horreur, il n’avait lui-même que deux chicots dans sa bouche et sa face réjouie déconcerta Nicolas qui se demanda aussitôt s’il lui ressemblait. Il cracha dans le récipient posé devant lui. Vint un affreux cabot qui voulut sentir le sang mais il fut repoussé par le paysan d’un geste brusque.

Après quelques instants de solitude, Nicolas revint à la réalité. Avec sa langue il sentit le creux laissé par l’extraction et s’étonna de son ampleur. Il regarda dans la cuvette et vit sa molaire qui effectivement était importante. La douleur initiale avait disparu mais une nouvelle venait de naitre. 

Il faudra plusieurs jours avant que la cicatrisation soit effective. L’arracheur avait utilisé une paire de tenailles de menuisier, pas trop grosses tout de même, pour son exécution qui malgré tout s’était faite rapidement. Après une nouvelle lampée de schnaps qui le fit encore se tordre par l’élancement, il se releva, et en titubant un peu, sortit prendre l’air devant la masure.

Le vieillard le suivait car pour lui la demande avait été satisfaite et il espérait bien une compensation. Après quelques temps et un retour à la réalité, Nicolas chercha dans sa hotte un objet pouvant convenir. Et il trouva, on ne sut jamais pourquoi il avait çà dans ses affaires, un extracteur, mais pas n’importe lequel, un de dentiste. Il en fit don au campagnard qui pour le remercier lui offrit encore un grand sourire édenté de satisfaction.

Nicolas avait bien compris le geste bienveillant de son libérateur. Mais en lui donnant un matériel adapté il avait peut-être participé à faire moins souffrir les futurs visiteurs du patriarche. Il reprit la route sans forcer, tranquillement et avec une sérénité toute relative. Bien des mois plus tard il revint dans le village. 

On lui apprit que l’ancien, qui avait été aussi forain, était décédé mais qu’un gars du coin avait repris l’arrachage des dents. Curieux Nicolas alla le voir, simplement pour le saluer, et demanda à voir l’article servant au travail d’extraction. Horreur c’était toujours la paire de tenailles et non pas l’extracteur donné par le colporteur.

Le nouvel opérateur dentaire n’avait même pas connaissance du don et personne ne retrouvât l’objet. Depuis Nicolas, même s’il avait mal, allait dans un autre village pour se faire soigner. On le comprend, même si l’eau de vie proposée était de la quetsche d’Alsace, la meilleure.

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