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LE FER A CHEVAL
Les régions traversées par Nicolas sont essentiellement agricoles. Pour lui elles correspondent le mieux à sa clientèle. Un peu à l’écart, pas toujours informées des changements de toutes sortes de la vie courante, dont les noms des maîtres ou des seigneurs, la visite d’un colporteur était importante pour la connaissance des actualités.
Les paysans aimaient ce contact qui leur apportait des nouvelles de leur famille, parfois par du courrier, souvent oralement, mais aussi pour parfaire leur connaissance dans l’agriculture ou l’élevage. Ils étaient curieux de tout malgré un travail difficile et routinier.
De multiples raisons faisaient de Nicolas un homme apprécié d’autant qu’il était peu avare de transmissions du savoir ou d’informations multiples de la vie quotidienne.
Même les religieux pouvaient utiliser ses bons offices, ce qu’il ne rechignait pas à faire, malgré ses réserves vis-à-vis du clergé. Son aide, souvent désintéressée, lui apportait un sentiment d’utilité par complaisance réciproque.
Mais pourtant Nicolas, bien que chrétien, avait sur lui un porte-bonheur. Ce n’était pas toujours le même et il pouvait s’agir d’une branche de gui ou de muguet séchée, parfois d’un trèfle à quatre feuilles dans un livre, mais pas dans un missel, ou d’une patte de lapin.
Pourtant ce qu’il préférait malgré son poids c’était le fer à cheval dont l’histoire est complexe et mérite une attention.
Le fait que cet objet pouvait apporter de la bonne fortune vient de sa forme qui rappelle la lettre « C » chez les chrétiens, symbole du Christ ou du ciel. Mais aussi par sa courbure en croissant qui serait une image de fertilité et de chance.
Une légende dit que le fer cloue le démon sur le sabot du cheval et qu’ainsi une demeure est protégée. Plus concrètement l’article peut servir aussi de heurtoir.
Nicolas un jour reçu en paiement un fer avec ses sept clous ce qui était la meilleure garantie pour un bénéfice optimum. Pourtant lors de l’un de ses déplacements suivants, au bord d’un chemin, il en trouva un autre qui lui aussi avait sept trous mais sans les clous.
Il le ramassa car cela attire la chance et le mit dans sa hotte. Mais deux fers en plus de sa marchandise ça devenait lourd. Il ne pouvait pas garder les deux.
Aussi lors d’un arrêt dans un village il voulut en mettre un en vente. Oui mais lequel ? Celui trouvé avait plus d’importance aux yeux de tous que celui reçu pour règlement d’un service. Nicolas était dans le doute. Il prit la décision de céder à bas prix le plus ancien. Malgré la faible offre personne ne semblait intéressé.
Le fait qu’il provenait d’une cession cassait sa valeur porte-bonheur. Nicolas était bien obligé de dire l’origine de la possession de l’article, et cela ne convenait pas aux villageois quant à la bonne influence du métal.
A cette époque des cartes postales illustrant le fer à cheval sont nombreuses. Les militaires transportaient parfois l’objet lui-même en protection de leur survie. D’autres en mettaient un dans le lit, sous le matelas, pour se protéger des voleurs et des assassins.
La diversité d’emploi du fer à cheval est multiple. Ensuite la forme fut copiée pour différentes utilisations, en épingles, broches, breloques et bijoux de toutes sortes.
Nicolas attendit encore quelques heures pour vendre au mieux ses objets usuels, religieux et quelquefois inutiles mais rarement. Il ne croyait pas vraiment au pouvoir du fer et cela l’agaça un tant soit peu de conserver le premier exemplaire.
Après une dernière tractation il proposa à son ultime éventuel acheteur le don du fer à cheval en lui assurant qu’une bonne vie l’attendait s’il acceptait le cadeau. Mais l’homme hésita un peu et refusa la faveur en le remerciant de son offre. Déçu Nicolas rangea le tout, plaça sa hotte sur son dos et repartit vers le village voisin distant de quelques kilomètres.
En cours de route il se dit qu’après tout il en avait trouvé un et que deux c’était trop. Incrédule sur la véracité des pouvoirs du fer il jeta celui reçu en règlement d’un échange mercantile d’un geste large ce qui l’envoya dans le fossé longeant le chemin. L’année suivante quand il revint au village le paysan qui avait décliné son offrande l’aperçut et s’approcha de lui avec un large sourire ce qui étonnât Nicolas.
Après une formule d’accueil d’usage il lui dit qu’il l’avait suivi l’année précédente, pris de regrets d’avoir refusé le cadeau. Mais quelques jours après n’ayant pu le rattraper il trouva par hasard le fameux fer, avec ses clous, au bord d’un champ qu’il cultivait.
Il le ramassa et le fixa au-dessus de la porte de sa ferme. Assuré par la croyance qu’on ne lui volerait pas, il avait effectivement réussi une année exceptionnelle dans ses récoltes et ses étables étaient pleines de bestiaux divers. Il remercia Nicolas qui ne savait plus quoi dire et il l’invita à sa table.
Bizarrement celle-ci était en forme de fer à cheval ainsi que les pieds la supportant. Du moins c’est ce que m’a raconté mon grand-père.
LE DRÔLE DE CHIEN
Nicolas a raconté qu’un jour en traversant une épaisse forêt dans laquelle se trouvait une clairière avec au milieu un hameau, il y rencontra un bûcheron. S’étant arrêté pour faire son commerce plusieurs badauds s’approchèrent de lui et il put céder à vil prix quelques babioles.
Puis il se mit à parler de tout et de rien avec l’homme des bois. Celui-ci semblait rustre, sale et peu attirant. Ses réponses à Nicolas se résumaient souvent à des grognements mais aussi quelquefois à de longs discours sur sa vie forestière dans cette région appelée « Ardenne ». Pas de geste inutile dans sa façon de s’exprimer. Il avait l’habitude de maitriser ses mouvements de par sa profession.
Simon l’abatteur, il s’appelait ainsi, était pourtant instruit ce qui semblait un paradoxe, mais sa condition quotidienne ne l’engageait pas à une présentation physique des plus aimables. Néanmoins avec patience, comme tout colporteur doit en avoir, Nicolas puisa auprès de lui une lueur de bonté qui le surprit lui-même. Comment un être aussi fort, rugueux d’apparence, peu avenant, pouvait il apporter un rai de lumière, d’esprit, d’évasion ?
De plus Simon ne vivait pas seul dans sa cabane. Il était accompagné de deux chiens de races différentes : un épagneul et un colley. Chaque animal, de même taille, avait pourtant une robe particulière : l’un tout brun-fauve clair, l’autre noir et blanc jusqu’au museau. Ils étaient magnifiques.
Ces deux compagnons paraissaient assez jeunes et soumis à leur maître. Simon les soignait bien et ils obéissaient immédiatement à un ordre. Dans la forêt leur présence rendait bien des services, ne serait-ce que par leur réaction vis-à-vis d’un danger, comme le loup, le sanglier ou même l’intrus humain.
Curieusement Simon avait appelé ses deux chiens : Tohu et Bohu, allez savoir pourquoi. C’était peut- être facile à retenir ou cela lui rappelait-il un souvenir de sa vie d’autrefois qui semblait avoir été plus agitée. Nicolas respecta son silence à ce sujet et les deux hommes se saluèrent à leur départ.
Quelques mois après, Nicolas traversa à nouveau la région et il souhaita revoir Simon. Dès son arrivée le bucheron était là, comme s’il savait qu’il reviendrait. Ils comprirent tous les deux que la rencontre n’était pas fortuite et qu’une intervention extérieure les avait réunis. Simon invita Nicolas chez lui pour un frugal repas. Mis en confiance il parla de sa vie antérieure qu’il ne regrettait pas. Pourtant il restait discret sur une partie de celle-ci.
Il n’avait que rarement de la visite et lui-même ne sortait de sa forêt que pour vendre son savoir-faire. Après quelques instants, Nicolas demanda à voir les deux chiens qu’il avait trouvés superbes. Simon appela et là, surprise, un seul chien apparu.
Ce n’était ni Tohu ni Bohu mais un croisement des deux. L’animal avait un pelage ras avec une robe bigarrée sable, blanche et noire. Toujours aussi à l’écoute de Simon il s’allongea à ses pieds. Il était majestueux.
Il répondait aux deux noms qui étaient les mêmes qu’autrefois et c’est ce qui surprenait car ensemble il ne faisait plus qu’un. Les deux précédents chiens étaient deux mâles, donc le nouveau Tohu Bohu ne pouvait être de leur rencontre.
Bien plus tard Nicolas compris que Simon n’était pas une personne quelconque mais un être exceptionnel venu, on ne sut jamais d’où, vivre en ermite pour sa sérénité. Ses chiens étaient sûrement bien plus que des compagnons et leur transformation ressemblait à un prodige.
Jamais le bûcheron n’expliqua cette osmose même après plusieurs rencontres entre les deux hommes. Et puis un jour en voulant revoir Simon, le colporteur trouva sa cabane vide et abandonnée. Les habitants du hameau, pourtant tout proche, ne surent le renseigner sur cette disparition.
En racontant cet épisode de sa vie Nicolas en resta longuement sans voix, ce qui chez lui, nom d’un chien, était exceptionnel.
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LE DENTISTE
Nicolas vivait durant une époque peu propice aux soins dentaires. Et comme il allait de village en village le besoin de se soigner se faisait parfois sentir. Il aurait raconté à mon aïeul une drôle d’histoire qui lui serait arrivée. Avec le temps celle-ci peut sembler farfelue ou incroyable mais il semble bien qu’elle se soit réellement passée.
Autrefois les dentistes faisaient partie des forains. Certains colporteurs effectuaient aussi ces soins ce qui n’était pas le cas de Nicolas. En réalité le mot « dentiste » était un peu approprié à tort.
Les hommes qui s’appliquaient à arracher les dents vendaient en même temps des potions, mixtures diverses et tout autre produit comme des almanachs.
Souvent accompagnés pendant leur tâche par des musiciens locaux qui recevaient une obole, mais aussi par un comparse qui faisait semblant d’avoir mal, mais pas trop, avec le subterfuge d’une extraction. La musique permettait ensuite de couvrir le cri du malheureux client suivant. Le stratagème incitait les passants à se faire meurtrir dans une relative émotion.
Malgré tout certains soignants savaient vraiment travailler et ils créèrent des outils adaptés aux traitements. A cette époque pas d’anesthésie et ce qui effrayait était l’arrachage plutôt que les caries avec les rages de dents.
Nicolas se retrouva un jour avec une joue gonflée et un foulard autour de sa tête. Il craignait de perdre une molaire ce qui l’aurait gêné pour manger et comme il était carnivore il s’inquiétait.
Vint le moment, après plusieurs jours, n’y tenant plus il se décida à aller voir l’arracheur du village où il venait d’arriver. Ayant trouvé l’adresse il vit arriver vers lui un vieux paysan qui se présenta en grommelant.
Ils entrèrent dans la ferme envahie par les poules, les chats et les chiens. L’ayant fait s’asseoir à cheval sur un banc, l’ancien fit de même de l’autre côté. Il avait déposé entre eux une cuvette pour récupérer la dent avec le sang qui allait suivre.
Peu rassuré Nicolas se dit qu’il avait trop mal pour aller ailleurs et se résigna à écouter le conseil de l’ancêtre qui lui demanda d’ouvrir la bouche et de fermer les yeux. Ce qu’il fit, tendu, et il s’accrocha avec ses deux mains sur les rebords du banc.
Une rasade d’alcool le fit grimacer mais il ne cria pas, du moins pas encore. Puis il sentit la présence d’un métal sur sa dent et là, angoissé, inquiet, compris que la besogne avait commencé. Puis soudain, un geste sec déracina la molaire. Surpris, Nicolas hurla en se tenant encore plus fort à son siège.
Il ouvrit les yeux et vit l’aïeul, avec une tenaille, qui lui présentait la dent ensanglantée. Celui-ci le regarda en face et satisfait de son travail lui sourit.
Mais, horreur, il n’avait lui-même que deux chicots dans sa bouche et sa face réjouie déconcerta Nicolas qui se demanda aussitôt s’il lui ressemblait. Il cracha dans le récipient posé devant lui. Vint un affreux cabot qui voulut sentir le sang mais il fut repoussé par le paysan d’un geste brusque.
Après quelques instants de solitude, Nicolas revint à la réalité. Avec sa langue il sentit le creux laissé par l’extraction et s’étonna de son ampleur. Il regarda dans la cuvette et vit sa molaire qui effectivement était importante. La douleur initiale avait disparu mais une nouvelle venait de naitre.
Il faudra plusieurs jours avant que la cicatrisation soit effective. L’arracheur avait utilisé une paire de tenailles de menuisier, pas trop grosses tout de même, pour son exécution qui malgré tout s’était faite rapidement. Après une nouvelle lampée de schnaps qui le fit encore se tordre par l’élancement, il se releva, et en titubant un peu, sortit prendre l’air devant la masure.
Le vieillard le suivait car pour lui la demande avait été satisfaite et il espérait bien une compensation. Après quelques temps et un retour à la réalité, Nicolas chercha dans sa hotte un objet pouvant convenir. Et il trouva, on ne sut jamais pourquoi il avait çà dans ses affaires, un extracteur, mais pas n’importe lequel, un de dentiste. Il en fit don au campagnard qui pour le remercier lui offrit encore un grand sourire édenté de satisfaction.
Nicolas avait bien compris le geste bienveillant de son libérateur. Mais en lui donnant un matériel adapté il avait peut-être participé à faire moins souffrir les futurs visiteurs du patriarche. Il reprit la route sans forcer, tranquillement et avec une sérénité toute relative. Bien des mois plus tard il revint dans le village.
On lui apprit que l’ancien, qui avait été aussi forain, était décédé mais qu’un gars du coin avait repris l’arrachage des dents. Curieux Nicolas alla le voir, simplement pour le saluer, et demanda à voir l’article servant au travail d’extraction. Horreur c’était toujours la paire de tenailles et non pas l’extracteur donné par le colporteur.
Le nouvel opérateur dentaire n’avait même pas connaissance du don et personne ne retrouvât l’objet. Depuis Nicolas, même s’il avait mal, allait dans un autre village pour se faire soigner. On le comprend, même si l’eau de vie proposée était de la quetsche d’Alsace, la meilleure.

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