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LE GARDE CHAMPETRE
En visitant les villages Nicolas croisait bien des gens. Du curé au cantonnier, du fermier à l’artisan, il y avait aussi les personnes qui représentaient la loi, la maréchaussée et le garde-champêtre. N’était pas qui veut dans cette fonction.
Véritable officier de police il prêtait serment devant un magistrat. Assermenté il était souvent choisi parmi les anciens militaires et devait être d’une moralité exemplaire. On lui demandait aussi de savoir rédiger un rapport, de veiller à la sécurité publique, de protéger les propriétés et les récoltes, de contrôler la chasse et la pêche.
C’était un homme à tout faire et qui parfois devenait aussi fossoyeur, organisateur de fêtes et même secrétaire de mairie dans les petites communes.
Il pouvait être armé selon la loi et revêtu d’un uniforme afin d’être reconnu par tous. Souvent ce n’était qu’un képi et une plaque métallique personnalisée. C’était une personne importante respectée mais quelquefois brocardée gentiment.
Pourtant son rôle était nécessaire. Sans être le crieur au tambour annonçant les nouvelles aux villageois il le suivait cependant de près pour la bonne conscience publique. De même à l’église ses rapports avec le prêtre étaient dans le respect de sa fonction sans intrusion aucune dans le ministère religieux, même s’il pouvait être le sacristain.
Nicolas connaissait plusieurs de ces hommes de loi qui étaient aussi des clients. Certains étaient affables, bon enfant, d’autres plus austères ou même hautains, imbus de leur charge. Ces derniers étant les plus chahutés car les moins réceptifs à l’humour.
Il raconta un jour une petite aventure qui se serait passée dans le Cantal. Dans un vieux bourg les habitants vivaient tranquillement loin du bruit de la ville et de ses calamités. On était en mai et les récoltes s’annonçaient prometteuses.
De plus les élections pour le poste de maire devaient commencer le dimanche suivant. Toutes les personnes retenues pour cet événement œuvraient calmement afin de préparer au mieux le déroulement du vote.
Le rôle du garde champêtre pour l’occasion était de distribuer à tous l’information par des tracts électoraux et le crieur, par sa voix, confirmait la date du vote pour ceux qui ne savaient pas lire ou qui ne voulaient pas lire.
Il y avait deux candidats inscrits et comme souvent autrefois, deux amis faux-frères, l’un ayant toujours raison et l’autre dénigrant sans cesse l’exercice de son adversaire du jour. Cette émulation faisait sourire bien des électeurs. Mais pour ce jour-là l’oubli de la courtoisie semblait inéluctable. Chacun pour soi.
Nicolas arriva dans la petite ville ce dimanche en question. La manifestation patriotique l’embêtait bien un peu mais finalement il se plaça près de la mairie, légèrement en retrait pour ne pas gêner ou être accusé de mercantile commerce opportuniste.
Au fur et à mesure du passage des votants, que les hommes à cette époque, il vendait aux femmes qui en profitaient pour le questionner et lui demander une histoire car c‘était un bon conteur. Il s’engagea pour quelques veillées, assuré d’un bon rendement tant lucratif qu’amical.
Et le premier soir fut un diner chez le garde-champêtre. Il fut reçu par une femme et entouré de toute la famille, nombreuse, qui semblait attendre les récits des tribulations du colporteur. Après un bon dessert, arrosé avec de la gentiane noyée de sucre, Nicolas prit la parole.
Les histoires tristes se terminent presque toujours mal, mais il s’arrangeait pour finir ses contes afin que cela ne soit pas angoissant mais au contraire bien plaisant. Et puis il fallait associer le bon et le mauvais, comme dans la vie de chaque jour.
Vint le moment de la séparation. Nicolas devait se rendre à l’auberge pour y passer la nuit. Le lendemain il vit arriver, agité, le garde-champêtre. Il ne vient quand même pas pour moi se dit-il. Pourtant il se dirigea droit sur lui, s’arrêta et sèchement lui demanda pourquoi il n’était pas venu la veille chez lui comme convenu.
Abasourdi le colporteur ne comprenait pas, balbutia un: mais je suis venu. Cette fois c’est l’homme de loi qui fut étonné. Et tous les deux se regardèrent pour connaitre le pourquoi du comment.
Après s’être calmé le garde-champêtre comprit que Nicolas s’était fourvoyé dans son déplacement la veille dans le noir de la nuit sans lune et qu’il s’était trompé de maison. Par la nombreuse présence à la soirée ils ne s’étaient pas vus.
Celui-ci le prit bien, comprit, et finalement demanda au colporteur de passer le soir même ce que celui-ci accepta sans contestation et avec bonne humeur. On ne sut jamais ce que furent les histoires de cette veillée mais assurément les mauvaises blagues sur la profession de garde-champêtre furent évitées.
Nicolas retourna plusieurs fois chez lui et ne se trompa jamais plus d’adresse.
LE FER A CHEVAL
Les régions traversées par Nicolas sont essentiellement agricoles. Pour lui elles correspondent le mieux à sa clientèle. Un peu à l’écart, pas toujours informées des changements de toutes sortes de la vie courante, dont les noms des maîtres ou des seigneurs, la visite d’un colporteur était importante pour la connaissance des actualités.
Les paysans aimaient ce contact qui leur apportait des nouvelles de leur famille, parfois par du courrier, souvent oralement, mais aussi pour parfaire leur connaissance dans l’agriculture ou l’élevage. Ils étaient curieux de tout malgré un travail difficile et routinier.
De multiples raisons faisaient de Nicolas un homme apprécié d’autant qu’il était peu avare de transmissions du savoir ou d’informations multiples de la vie quotidienne.
Même les religieux pouvaient utiliser ses bons offices, ce qu’il ne rechignait pas à faire, malgré ses réserves vis-à-vis du clergé. Son aide, souvent désintéressée, lui apportait un sentiment d’utilité par complaisance réciproque.
Mais pourtant Nicolas, bien que chrétien, avait sur lui un porte-bonheur. Ce n’était pas toujours le même et il pouvait s’agir d’une branche de gui ou de muguet séchée, parfois d’un trèfle à quatre feuilles dans un livre, mais pas dans un missel, ou d’une patte de lapin.
Pourtant ce qu’il préférait malgré son poids c’était le fer à cheval dont l’histoire est complexe et mérite une attention.
Le fait que cet objet pouvait apporter de la bonne fortune vient de sa forme qui rappelle la lettre « C » chez les chrétiens, symbole du Christ ou du ciel. Mais aussi par sa courbure en croissant qui serait une image de fertilité et de chance.
Une légende dit que le fer cloue le démon sur le sabot du cheval et qu’ainsi une demeure est protégée. Plus concrètement l’article peut servir aussi de heurtoir.
Nicolas un jour reçu en paiement un fer avec ses sept clous ce qui était la meilleure garantie pour un bénéfice optimum. Pourtant lors de l’un de ses déplacements suivants, au bord d’un chemin, il en trouva un autre qui lui aussi avait sept trous mais sans les clous.
Il le ramassa car cela attire la chance et le mit dans sa hotte. Mais deux fers en plus de sa marchandise ça devenait lourd. Il ne pouvait pas garder les deux.
Aussi lors d’un arrêt dans un village il voulut en mettre un en vente. Oui mais lequel ? Celui trouvé avait plus d’importance aux yeux de tous que celui reçu pour règlement d’un service. Nicolas était dans le doute. Il prit la décision de céder à bas prix le plus ancien. Malgré la faible offre personne ne semblait intéressé.
Le fait qu’il provenait d’une cession cassait sa valeur porte-bonheur. Nicolas était bien obligé de dire l’origine de la possession de l’article, et cela ne convenait pas aux villageois quant à la bonne influence du métal.
A cette époque des cartes postales illustrant le fer à cheval sont nombreuses. Les militaires transportaient parfois l’objet lui-même en protection de leur survie. D’autres en mettaient un dans le lit, sous le matelas, pour se protéger des voleurs et des assassins.
La diversité d’emploi du fer à cheval est multiple. Ensuite la forme fut copiée pour différentes utilisations, en épingles, broches, breloques et bijoux de toutes sortes.
Nicolas attendit encore quelques heures pour vendre au mieux ses objets usuels, religieux et quelquefois inutiles mais rarement. Il ne croyait pas vraiment au pouvoir du fer et cela l’agaça un tant soit peu de conserver le premier exemplaire.
Après une dernière tractation il proposa à son ultime éventuel acheteur le don du fer à cheval en lui assurant qu’une bonne vie l’attendait s’il acceptait le cadeau. Mais l’homme hésita un peu et refusa la faveur en le remerciant de son offre. Déçu Nicolas rangea le tout, plaça sa hotte sur son dos et repartit vers le village voisin distant de quelques kilomètres.
En cours de route il se dit qu’après tout il en avait trouvé un et que deux c’était trop. Incrédule sur la véracité des pouvoirs du fer il jeta celui reçu en règlement d’un échange mercantile d’un geste large ce qui l’envoya dans le fossé longeant le chemin. L’année suivante quand il revint au village le paysan qui avait décliné son offrande l’aperçut et s’approcha de lui avec un large sourire ce qui étonnât Nicolas.
Après une formule d’accueil d’usage il lui dit qu’il l’avait suivi l’année précédente, pris de regrets d’avoir refusé le cadeau. Mais quelques jours après n’ayant pu le rattraper il trouva par hasard le fameux fer, avec ses clous, au bord d’un champ qu’il cultivait.
Il le ramassa et le fixa au-dessus de la porte de sa ferme. Assuré par la croyance qu’on ne lui volerait pas, il avait effectivement réussi une année exceptionnelle dans ses récoltes et ses étables étaient pleines de bestiaux divers. Il remercia Nicolas qui ne savait plus quoi dire et il l’invita à sa table.
Bizarrement celle-ci était en forme de fer à cheval ainsi que les pieds la supportant. Du moins c’est ce que m’a raconté mon grand-père.
LE DRÔLE DE CHIEN
Nicolas a raconté qu’un jour en traversant une épaisse forêt dans laquelle se trouvait une clairière avec au milieu un hameau, il y rencontra un bûcheron. S’étant arrêté pour faire son commerce plusieurs badauds s’approchèrent de lui et il put céder à vil prix quelques babioles.
Puis il se mit à parler de tout et de rien avec l’homme des bois. Celui-ci semblait rustre, sale et peu attirant. Ses réponses à Nicolas se résumaient souvent à des grognements mais aussi quelquefois à de longs discours sur sa vie forestière dans cette région appelée « Ardenne ». Pas de geste inutile dans sa façon de s’exprimer. Il avait l’habitude de maitriser ses mouvements de par sa profession.
Simon l’abatteur, il s’appelait ainsi, était pourtant instruit ce qui semblait un paradoxe, mais sa condition quotidienne ne l’engageait pas à une présentation physique des plus aimables. Néanmoins avec patience, comme tout colporteur doit en avoir, Nicolas puisa auprès de lui une lueur de bonté qui le surprit lui-même. Comment un être aussi fort, rugueux d’apparence, peu avenant, pouvait il apporter un rai de lumière, d’esprit, d’évasion ?
De plus Simon ne vivait pas seul dans sa cabane. Il était accompagné de deux chiens de races différentes : un épagneul et un colley. Chaque animal, de même taille, avait pourtant une robe particulière : l’un tout brun-fauve clair, l’autre noir et blanc jusqu’au museau. Ils étaient magnifiques.
Ces deux compagnons paraissaient assez jeunes et soumis à leur maître. Simon les soignait bien et ils obéissaient immédiatement à un ordre. Dans la forêt leur présence rendait bien des services, ne serait-ce que par leur réaction vis-à-vis d’un danger, comme le loup, le sanglier ou même l’intrus humain.
Curieusement Simon avait appelé ses deux chiens : Tohu et Bohu, allez savoir pourquoi. C’était peut- être facile à retenir ou cela lui rappelait-il un souvenir de sa vie d’autrefois qui semblait avoir été plus agitée. Nicolas respecta son silence à ce sujet et les deux hommes se saluèrent à leur départ.
Quelques mois après, Nicolas traversa à nouveau la région et il souhaita revoir Simon. Dès son arrivée le bucheron était là, comme s’il savait qu’il reviendrait. Ils comprirent tous les deux que la rencontre n’était pas fortuite et qu’une intervention extérieure les avait réunis. Simon invita Nicolas chez lui pour un frugal repas. Mis en confiance il parla de sa vie antérieure qu’il ne regrettait pas. Pourtant il restait discret sur une partie de celle-ci.
Il n’avait que rarement de la visite et lui-même ne sortait de sa forêt que pour vendre son savoir-faire. Après quelques instants, Nicolas demanda à voir les deux chiens qu’il avait trouvés superbes. Simon appela et là, surprise, un seul chien apparu.
Ce n’était ni Tohu ni Bohu mais un croisement des deux. L’animal avait un pelage ras avec une robe bigarrée sable, blanche et noire. Toujours aussi à l’écoute de Simon il s’allongea à ses pieds. Il était majestueux.
Il répondait aux deux noms qui étaient les mêmes qu’autrefois et c’est ce qui surprenait car ensemble il ne faisait plus qu’un. Les deux précédents chiens étaient deux mâles, donc le nouveau Tohu Bohu ne pouvait être de leur rencontre.
Bien plus tard Nicolas compris que Simon n’était pas une personne quelconque mais un être exceptionnel venu, on ne sut jamais d’où, vivre en ermite pour sa sérénité. Ses chiens étaient sûrement bien plus que des compagnons et leur transformation ressemblait à un prodige.
Jamais le bûcheron n’expliqua cette osmose même après plusieurs rencontres entre les deux hommes. Et puis un jour en voulant revoir Simon, le colporteur trouva sa cabane vide et abandonnée. Les habitants du hameau, pourtant tout proche, ne surent le renseigner sur cette disparition.
En racontant cet épisode de sa vie Nicolas en resta longuement sans voix, ce qui chez lui, nom d’un chien, était exceptionnel.
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