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LE PORTE-MALHEUR
Dans toute société il a ceux auxquels tout sourit et à l’inverse les porte-poisse. Entre les deux presque tout le monde. Nicolas connaissait une multitude de gens, simples souvent car c’était les plus abordables mais pas forcément les plus naïfs, et aussi une réalité de société instruite mais pas toujours courtoise.
Certains édiles même l’ignoraient avec grandiloquence ou mépris le classant dans la catégorie des petites gens. Il n’en souffrait pas trop mais regrettait malgré tout cette distance qu’il trouvait sans objet. Il faisait son travail avec sérieux, compétence et son rôle social n’était pas négligeable. Mais on se moque facilement de ceux qui sont différents en les toisant ou en les ignorant.
Dans ses connaissances Nicolas raconta avoir côtoyé dans ses périples un homme ayant eu une abondance de malheurs. Ils s’étaient rencontrés un vendredi treize. L’homme qui s’appelait Franck tenait une auberge où une tablée de douze invités venait déjeuner. L’arrivée du colporteur était de trop.
La réception fut polaire mais par sa diplomatie habituelle Nicolas put s’asseoir à l’écart au fond de la salle. Après quelques temps l’aubergiste vint le voir. Pour lui treize était un chiffre synonyme de malheur.
Il lui expliqua qu’à ces dates là il refusait les mariages, repas divers et ceux liés à la religion. D’ailleurs par superstition son chef de cuisine ne travaillait pas et il ne sortait pas de chez lui. Nicolas comprenait cette réaction ayant lui-même subi des mésaventures dans ces périodes. L’aubergiste avait un chat noir qui du jour au lendemain disparut, il devait retrouver son corps quelques temps après dans la remise derrière l’auberge.
L’animal assimilé à Satan, à la peste, et à la crainte d’une malédiction avait manifestement été condamné par un villageois. Franck avait aussi chassé de son grenier les chauves-souris et une chouette soupçonnées également d’apporter une calamité ou une détresse.
Dans sa ferme voisine les crapauds furent éliminés car liés au diable. Associé à la sorcellerie et dans les entreprises d’envoûtement ils seraient à l’origine de maléfices sournois et dangereux pour la sérénité de l’esprit. Un peu étonné tout de même par les réflexions de l’aubergiste Nicolas lui demanda une chambre pour la nuit afin de revenir sur terre lucidement.
Dans la pièce pas de miroir. Il sut le lendemain que c’était normal. Voir son double par le reflet pouvait mettre ou son âme ou sa vie en danger si la glace se brisait.
Désirant prendre un repas avant de repartir, Nicolas constata qu’il n’y avait pas de sel sur la table. Franck lui expliqua que le renverser annoncerait qu’un événement grave peut arriver. Le pain était servi tranché pour ne pas être posé à l’envers, afin d’éloigner les maléfices ou la misère.
Pas de couleur verte sur les murs ni sur la table. Pas plus de deux bougies sur la commode aux couverts où les couteaux sont bien séparés des fourchettes pour éviter que le malheur entre dans l’auberge. Tout dans l’entourage semblait sensible au malheur.
Franck raconta, sérieusement, qu’il était devenu chauve car il avait jeté un peigne sur lequel quelques cheveux d’une autre personne étaient restés accrochés. Pourtant un souffle vers la bonne fortune semblait être discernable. Pour contrer le mauvais sort, la peur de tomber malade ou pire devenir fou, l’aubergiste s’était entouré de porte-bonheurs.
Sur la porte d’entrée principale était fixé un fer à cheval. Pas n’importe lequel. Il fallait qu’il possède les sept trous, quatre à gauche et trois à droite et aussi avoir été trouvé par hasard sur une route un vendredi de préférence. Au nouvel an Franck plaçait dans la salle de l’auberge du gui bien fourni en baies pour garantir la chance et la bonne santé.
De plus il offrait chaque année, en mai, à sa clientèle paysanne un brin de muguet pour que les récoltes soient abondantes, mais uniquement une tige avec treize clochettes. Nicolas un peu décontenancé par cet amas de superstitions se leva et prit congé. Mais avant de partir Franck lui offrit une patte de lapin qu’il accrocha à sa ceinture pour le protéger des esprits malveillants qu’il pourrait rencontrer en chemin.
Etonné par tant de colifichets, talismans, gestes de prévention ou sécuritaire, Nicolas fut content de retrouver une sérénité naturelle dans la campagne. Pour lui Franck était trop influençable et son comportement démesuré. Malgré l’instruction qu’avait l’aubergiste il était aveuglé par des sentiments et des réactions frisant le déraisonnable. Sa clientèle le perçut également et peu à peu se détourna de son auberge. Franck se croyait envouté et ensorcelé. Son esprit était perturbé et loin de la vie normale quotidienne.
Quelques mois après Nicolas passa devant l’auberge. Elle était fermée. Le fermier voisin lui expliqua que le cabaretier avait cessé son activité. Il ne dormait plus, inquiet en permanence sur son sort.
Effectivement dans un moment de lucidité il avait compris son erreur de se laisser influencer par les superstitions de toutes sortes et vendit tous ses biens pour aller au monastère le plus proche afin de retrouver la paix de l’esprit. Mais fut-ce le cas ?
LE PONT
Nicolas est un passe partout. Allant de village en village il traverse d’incomparables contrées et des paysages très différents. De la plaine à la montagne rien ne l’arrête. Il franchit les saisons au mieux et parfois avec quelques difficultés. Une plaine aride, un col enneigé, un chemin boueux, tout y passe.
Il y a aussi les torrents et les rivières qu’il faut franchir pas toujours simplement. Même s’il connait un grand nombre de gués, le passage par un pont, même rustique a sa préférence, et on le comprend.
Un jour, je crois que c’était dans le Jura, si je m’en souviens bien d’après le récit fait à mon arrière-grand-père, il eut à emprunter un pont de bois qui semblait bien ancien. C’était du côté de la cascade du Hérisson, lieu magnifique et encore sauvage, du moins partiellement de nos jours. Chargé comme d’habitude de tout son barda il arriva près de l’ouvrage mais s’arrêta. C’était la première fois qu’il passait par là.
La vieille structure n’incitait pas à être utilisée. Pas de rambardes, ni à droite, ni à gauche. Les planches horizontales s’écartaient les unes des autres et gondolaient. De plus on pouvait voir le torrent, chargé à cette époque, entre les grosses lattes tordues.
Rien n’était engageant car parfois des soubresauts du flot passaient à travers les bois. Tout semblait vieux, usé, pas entretenu et la surface avait l’air glissante. C’était très rustique.
Nicolas poussa un soupir et décida tout de même à utiliser la plate-forme qui portait mal ce nom et avança prudemment en s’appuyant de son bâton, son compagnon qui l’aidait bien souvent. Arrivant au milieu du pont un craquement le fit s’arrêter. Il ne bougea plus. Il savait que tout geste impulsif suffisait à le faire tomber. Aussi il mit un genou sur le bastaing et attendit un peu.
Soudain tout vibra. De stupéfaction Nicolas s’assit avec précaution. Dans un mouvement de rotation inattendu le pont se détacha des rives comme s’il avait été scié de chaque côté des berges. Puis lentement il glissa vers l’aval et le voilà emporté sur le courant comme un radeau. Notre colporteur, saisi par l’imprévu, resta figé, s’accrocha par les mains aux planches et pris dans le tourbillon inattendu fut emmené dans la descente.
Par chance le torrent était en crue et son niveau était élevé. Ce qui sauva Nicolas. Son embarcation de fortune de ce fait restait bien en surface. Après quelques légers chocs et éclaboussures le drakkar et son passager arrivèrent tranquillement sur une berge bien loin de leur lieu de départ.
Toujours assis notre naufragé se releva et descendit à terre. A part les fesses mouillées il était en entier. C’était une crique comme il y en avait beaucoup dans la région. Par malchance aucune sortie par la terre ce qui désespéra notre homme. Un vrai cul-de-sac et la nuit arrivait.
Près d’un rocher un recoin lui permit de se reposer un peu, de faire du feu et de manger sommairement. Le soir arrivait et il s’endormit après cette aventure non désirée. Le matin il se demanda comment sortir de cette impasse. Il fit le tour du lieu, regarda vers le haut des rochers, et ne trouva pas d’issue. Allait-il retourner à la rivière ? Il s’aperçut alors que son radeau avait disparu, surement emporté durant la nuit par la violence du flot.
Un peu perplexe et désespéré il entendit au loin une voix humaine couverte par le grondement du torrent. Puis il aperçut tout en haut de la muraille de roches une silhouette. Celle-ci lui faisait des signes qu’il ne comprenait pas mais il répondit par des battements de bras pour montrer qu’il avait vu l’étranger.
Quelques temps après dans un silence apparut une corde d’alpage à laquelle était accroché un petit sac. Nicolas l’ouvrit, lut un message et attacha sa hotte à un crochet. Celle-ci monta lentement et disparut.
Il eut soudain un doute. L’individu n’allait-il pas garder sa marchandise et l’oublier. Après quelques minutes interminables la corde revint et Nicolas, un peu montagnard lui-même put grimper et sortir de sa prison de rochers.
Après bien des remerciements ils allèrent tous les deux au hameau tout proche où son sauveur habitait. Par chance ce dernier avait aperçu la lumière du feu et connaissant le lieu savait comment réagir, d’autant que Nicolas n’était pas le premier à être piégé à cet endroit.
En voulant offrir quelques objets à l’habitant, qui était bûcheron, celui-ci refusa. Pour lui, la sauvegarde d’une vie était sa récompense. Depuis les deux hommes sont restés amis.
LE PÊCHEUR
Chaque fois qu’il le pouvait Nicolas allait à la pêche. Il avait tous les accessoires dans sa hotte sauf la canne trop encombrante qu’il remplaçait en utilisant une branche souple d’arbre. Mais parfois il rencontrait un disciple de Saint-Pierre et souvent ce dernier lui prêtait volontiers la sienne le temps d’une prise.
Cela suffisait pour faire un repas même sommaire. Pour le remercier le colporteur lui offrait un article qui pouvait lui être utile ou une veillée de contes chez lui dans sa ferme dans la mesure où celle-ci se trouvait sur sa route. Ils trouvaient toujours un accord.
Bien sûr Nicolas avait ses préférences : la truite de torrent avant tout mais aussi la friture. Né lui-même dans une petite commune près d’une rivière c’est tout jeune qu’il commença à pêcher. En sortant de l’école, avec son meilleur copain, ils courraient chercher leur canne et se dirigeaient vers la berge de leur endroit préféré.
On ne renie pas ses origines, elles vous marquent à vie avec l’éducation reçue. Le colporteur était un fin pêcheur aussi rejetait-il dans l’eau les prises trop petites ou ne correspondant pas à ses attentes. C’était déjà à sa façon une forme de respect de la nature.
Il arriva un jour près d’un vieux pont où un pêcheur qu’il connaissait, Pierre, s’était installé. Il le salua et se joignit à lui avec une canne prêtée. Bien placé il se mit assis sur une roche plate et attendit. Il y a des jours où ça ne mord pas. C’était le cas et à un certain moment Nicolas luttait pour surveiller son bouchon mais aussi pour ne pas s’endormir.
Ce fut pourtant ce qui arriva. En le voyant, figé, on aurait pu le prendre pour une statue. Sa canne à la main, il somnolait, rigide. Son voisin ne fit rien pour le contrarier, le sommeil c’est sacré.
Après un somme complet, Nicolas s’éveilla enfin. Il était toujours au bord de la rivière et se surprit à être seul. L’autre pêcheur n’était plus là. Il se leva et voulut tirer de l’eau sa canne. Une résistance l’étonna. Le fil tendu arcboutait le roseau. Il insista et soudain sortit de l’onde une énorme chose qui tomba dans l’herbe près de lui. Mais ce n’était pas un poisson.
Il s’approcha et reconnut un gros vase rond en bois. A l’intérieur du sable et tout autour un filet qui permettait l’accroche. Il se posa les questions habituelles de compréhension. Muet de sa situation il rangea son matériel, vida le pot de son contenu, le rangea dans sa hotte, et reprit la route sans avoir pêché quoi que ce soit. Et il se dit : je te rendrai ton pot Pierre.
Connaissant un peu son ami pêcheur, il en déduisit que celui-ci lui avait fait une farce. Il fallait faire de même en retour. L’occasion se présenterait bien un jour ou l’autre et cela ne tarderait pas pensât-il. Il n’avait pas de rancune mais n’aimait pas trop être piégé, même gentiment. Le mois suivant ils se retrouvèrent à amorcer ensemble presque au même endroit. La matinée se présentait bien pour un bon résultat.
Nicolas était arrivé cette fois le premier. Son compagnon du jour s’installa tranquillement, pas très loin, pour voir ce que donnait la pêche de son voisin. L’émulation aidant ils s’affrontaient cependant cordialement. Ils avaient jeté leur appât et attendaient. Nicolas souriait devant la mine moqueuse de son ami Pierre. Les épuisettes n’étaient pas loin, à portée de main, prêtes à être utilisées si le poisson était trop lourd ou trop vif.
La pêche était réglementée et il fallait respecter les autorisations. Déjà à cette époque le garde-champêtre était habilité à contrôler les jours d’ouverture, les prises et la conformité du permis. De tous temps l’activité a subi des obligations diverses, parfois pour la protection des espèces, parfois pour satisfaire les besoins du seigneur ou du clergé. Le braconnage était puni sévèrement. Nicolas savait tout ça et se conformait aux lois.
Après quelques moments Pierre sentit soudain une tension dans sa ligne. Etait-elle due au courant ou à une prise importante? Il avait beau tirer, ça ne venait pas. Il relâchait et tirait à nouveau. Toujours rien. C’était statique. Puis ce qui devait arriver arriva, le fil se cassa sèchement et Pierre, surpris, roula vers la rivière où il tomba. Trempé entièrement il put sortir lourdement de la rive boueuse peu profonde. Furieux il regarda Nicolas qui souriait toujours mais qui alla le réconforter.
Bien plus tard on sut que le colporteur avait tendu, la veille, un filet à l’endroit où se trouvait Pierre car il savait qu’il se mettrait à cet emplacement. Il l’avait fixé solidement en le camouflant. Invisible de la berge il ne pouvait que gêner le pêcheur. Pourtant Nicolas par camaraderie alla donner le produit de sa pêche au malheureux plongeur. Et ils restèrent amis bien des années encore sans pour autant pêcher à nouveau ensemble.
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