Extrait du livre
Nicolas le colporteur
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LE REBOUTEUX
Nicolas était un bon marcheur. Par ses déplacements il allait
de village en village d’un pas régulier, bien cadencé en contrôlant sa
respiration. C’est un adepte, inconsciemment, de la ténacité physique qui
privilégie l’endurance à la performance. Bien que parfois ses trajets peuvent
s’apparenter à de véritables épreuves sportives. Et cela par tous les temps.
Mais c’est aussi un homme et par là même subissait quelquefois les
inconvénients de sa nature et de sa profession. Solide et courageux Nicolas pouvait
être touché par un imprévu qui aurait pu le laisser en dehors du cercle des
colporteurs.
Aussi il s’était fait, au fur et à mesure des années,
quelques connaissances dans le milieu des gens qui guérissent. Fréquemment ces
rebouteux exerçaient un vrai métier comme agriculteur, cantonnier, vigneron ou
autre activité. Ils donnaient de leur temps, souvent bénévolement, à la
communauté villageoise.
Pour ces hommes, essentiellement croyants, leur don venait
de Dieu. Ils se faisaient rarement payer mais pouvaient accepter un service de
réciprocité ou des produits alimentaires comme le beurre, la bière, une
volaille ou un lapin, surtout pendant les périodes de disette.
Le rebouteux travaille manuellement. Il remet en place des
articulations démises, une vertèbre déplacée suite à de gros travaux, ou à un
accident, et réduit une fracture. Son adresse naturelle est recherchée et
complète parfois le travail d’un médecin traditionnel.
Il peut également
s’allier avec un passeur de feu qui, lui, saura soigner les brûlures. Ces deux
activités sont parfois dénigrées par les hommes de science médicale conventionnelle
mais rarement par le commun des mortels. Le naturel prend alors le pas sur
l’académique.
Un jour d’automne Nicolas venait de quitter un village
montagnard et descendait vers la vallée en suivant un chemin cahoteux très
pierreux. En voulant passer un gué sur un torrent presque à sec en cette
saison, son pied glissa, il tomba sur le côté, se releva et se mit à
claudiquer.
Sa cheville lui faisait mal. Avec le poids du sac il avait été
entrainé. Bien que sûr de lui il avait ripé sur une pierre plate mousseuse
qu’il croyait stable. Sur l’autre berge il vit un arbre tombé et il en profita
pour s’asseoir sur le tronc afin de vérifier sa jambe.
Il constata un gonflement de celle-ci et une douleur
lancinante s’installa. Avec le peu de produits qu’il avait pour les soins il ne
voyait pas comment arrêter ou calmer l’élancement. Il n’osait plus marcher et
il décida de camper sur place.
On verra demain se dit-il et il s’installa au
mieux le long du bois. La nuit fut difficile, la douleur restait présente. Protégé
par une bâche il dormit mal avec de nombreux sursauts lorsqu’il bougeait. Au
petit matin, tout vermoulu il entreprit de reprendre la route en s’appuyant sur
son bâton.
Cahin-caha il arriva au village et souffla un peu avant
d’aller chez le rebouteux qu’il connaissait et qui lui avait déjà acheté divers
articles par le passé. Celui-ci le reconnut et le priât d’entrer immédiatement.
Nicolas ne se fit pas prier et s’installa sur un banc dans la salle principale
du logis.
Ce n’était que sommaire mais le mal ne lui fit pas penser à autre
chose qu’à guérir. Après un rapide examen en soulevant le bas du pantalon et en
lui ôtant lentement sa chaussure le soigneur lui demanda de tremper son pied
dans le liquide d’une bassine qu’il avait déposé devant lui. Nicolas obtempéra
et le contact froid avec la mixture le fit un peu tressaillir mais calma
l’affliction.
Au bout de quelques minutes l’homme de l’art prit le pied
doucement, l’enleva de la cuvette, et l’essuya. Il dit : maintenant que c’est
propre je vais travailler. Il approcha ses deux mains, puis d’un mouvement bref
tordit le pied assez brutalement avant de le bander.
Et il expliqua que la
guérison se ferait rapidement en gardant le pansement quelques heures.
Incrédule le colporteur se leva et fut surpris de ne plus ressentir de douleur.
Effectivement dans la soirée il pouvait marcher à nouveau correctement.
Conscient du don du guérisseur il fallait le remercier pour ses soins.
Il attendit le lendemain car une bonne nuit de sommeil
réparateur à l’auberge s’imposait. Il prit son sac, sa hotte, paya ce qu’il
devait à son hôte et se dirigea vers la maison du rebouteux. Bizarrement les
volets étaient fermés. Il cogna à la porte, mais rien, pas de réponse.
Un
voisin fermier qui avait entendu les appels vint à sa rencontre et lui expliqua
: la gendarmerie est venu le chercher ce matin de bonne heure. Un médecin lui
faisait un procès pour exercice illégal de la médecine. Il avait bien reçu une
convocation mais comme il ne savait pas lire la maréchaussée était passée par
là.
Eberlué Nicolas repris la route en se promettant de repasser
à l’occasion pour marquer sa gratitude envers son sauveur. Bien des mois après
il apprit que le rebouteux avait gagné son affaire et que le président l’avait
relaxé.
On sut aussi que le fils de ce dernier avait été soigné et guéri des
suites d’un accident domestique par cet homme simple et bon qui ne demanda pas
de compensation. Ceci explique cela. Et Nicolas revit le guérisseur avec un
grand plaisir.
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LE PROFESSEUR CONTEUR
Nicolas le
colporteur rapporta qu’un jour il avait eu une rencontre avecun conteur
original qui lui avait parlé de mystérieux personnages. Jean,c’était son prénom
était lui-même curieux, un peu dans la lune et pourtant très intéressant. Enseignant
Il se définissait de la façon suivante :
- Grincheux
car timide, un joyeux professeur pas simplet, gros dormeur et souvent enrhumé
avec des atchoums sonores.
L’histoire de Jean se serait passée il y a fort longtemps
dans une forêt lointaine, vous savez celle où vivaient des petits hommes avec
des bonnets et des bottes. Travailleurs, toujours de bonne humeur, il
semblerait cependant qu’on ne les rencontre plus.
Voici son récit : amateur de balades, grand randonneur, il
partit un matin de bonne heure et de bonne humeur selon la formule usuelle. Il
avait pris son rucksack avec le nécessaire du promeneur avisé, bâton,
casse-croute et boisson, quelques petits fruits, des bonbons, la boussole, les
jumelles et un petit nécessaire de soins car on ne sait jamais ce qu’il peut
arriver. C’était un homme prudent bien que souvent dans les nuages.
Après quelques heures de marche il se crut perdu. Mais au
loin le toit d’une fermette se dessina. Cela le soulageât car il n’aimait pas s’égarer,
lui qui connaissait pourtant assez bien les lieux. Mais là il s’était allé à
admirer tout ce qui l’entourait, que ce soit au niveau du sol ou dans les
arbres. C’est tellement beau une forêt, un enchantement, un bien-être.
Un sentier apparut et il l’emprunta en se dirigeant vers la
masure, ce à quoi elle ressemblait de plus en plus. Le toit était couvert de
chaume avec une grosse cheminée bancale. La densité de la forêt le faisait
marcher lentement.
A un détour une silhouette de jeune femme se précisa. C’était
une bergère, du moins le crut-il, portant un corsage blanc avec un boléro bleu
et une jupe rouge. Elle l’entendit arriver, se retourna et lui adressa un petit
sourire. On aurait dit une apparition de conte de fées, c’était peut-être le
cas. Il la salua et demanda si elle pouvait lui indiquer l’endroit où ils se
trouvaient tous les deux.
Étonnée elle ne sut quoi lui répondre car elle-même
l’ignorait et comptait sur son arrivée pour retourner vers son domicile, le
château voisin. Là, inquiet, il ne comprenait plus rien, se posa la question :
mais où suis-je donc ? Sur terre, dans une fable ? Je ne connais pas de castel
dans la région.
Ils se concertèrent et décidèrent de toquer à la porte de la
maisonnette peu reluisante. Mais pas de réponse. Avec appréhension Jean ouvrit
la porte et entra suivi de la jeune fille.
Ce n’était qu’une seule grande pièce toute en longueur. Personne
à l’intérieur mais une succession de sept lits de petite taille. Serait-ce des
enfants qui dorment là ? La modeste chaumière était peut être un lieu de repos,
une étape et rarement occupé. De plus l’état de l’ensemble négligé pouvait
confirmer cet occasionnel.
Dans le fond un coin cuisine avec une grande table et deux
bancs devaient permettre de s’installer pour manger. Une cheminée à l’âtre
possédait des chenets et une soupière suspendue pour la cuisson des aliments.
Un petit tas de bûchettes était à proximité.
Ils s’attablèrent quelques
instants et espérèrent que quelqu’un viendrait pour les aider à rentrer chacun
chez soi. Mais le temps passa et le silence n’était interrompu que par le chant
des oiseaux qui s’invitaient dans la chaumière, la porte étant restée ouverte.
Jean partagea les maigres réserves de son sac avec l’égarée
et la conversation, très succincte, ne lui permit pas de savoir comment elle
s’appelait. Sa noblesse de port et de langage faisait qu’il restait dans une
politesse qu’il ne comprenait pas car lui-même malgré son instruction se
sentait différent. Elle était réservée sans être hautaine.
Finalement ils décidèrent de sortir après cette pause et
chacun repartit vers ce qui semblait être la bonne direction, avec hâte car le
soir arrivait. Après bien des détours Jean put retrouver son chemin et rentra
chez lui fourbu et encore dans l’étonnement de sa rencontre.
Il ne devait jamais revoir Blanche, qu’il avait baptisé
ainsi, et ne sut pas non plus retrouver le chemin de la fermette. Quant au
château son existence reste encore une énigme.
Pourtant Jean n’avait pas rêvé,
du moins c’est ce qu’il pensait car quand on détaille la définition le
concernant citée plus haut, on se rend compte que les sept personnages qu’il
n’avait jamais vus sont bien dans son esprit et qu’il s’était fait un cinéma.
Relisez bien celle-ci et tout comme moi vous comprendrez mieux.
Quant à Blanche, elle ne fut qu’une fugace apparition,
disparue comme la neige avec le soleil du printemps.
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LE PORTE-MALHEUR
Dans toute société il a ceux auxquels tout sourit et à
l’inverse les porte-poisse. Entre les deux presque tout le monde. Nicolas
connaissait une multitude de gens, simples souvent car c’était les plus
abordables mais pas forcément les plus naïfs, et aussi une réalité de société
instruite mais pas toujours courtoise.
Certains édiles même l’ignoraient avec
grandiloquence ou mépris le classant dans la catégorie des petites gens. Il
n’en souffrait pas trop mais regrettait malgré tout cette distance qu’il
trouvait sans objet. Il faisait son travail avec sérieux, compétence et son
rôle social n’était pas négligeable. Mais on se moque facilement de ceux qui
sont différents en les toisant ou en les ignorant.
Dans ses connaissances Nicolas raconta avoir côtoyé dans ses
périples un homme ayant eu une abondance de malheurs. Ils s’étaient rencontrés
un vendredi treize. L’homme qui s’appelait Franck tenait une auberge où une
tablée de douze invités venait déjeuner. L’arrivée du colporteur était de trop.
La réception fut polaire mais par sa diplomatie habituelle Nicolas put s’asseoir
à l’écart au fond de la salle. Après quelques temps l’aubergiste vint le voir.
Pour lui treize était un chiffre synonyme de malheur.
Il lui expliqua qu’à ces dates là il refusait les mariages,
repas divers et ceux liés à la religion. D’ailleurs par superstition son chef
de cuisine ne travaillait pas et il ne sortait pas de chez lui. Nicolas
comprenait cette réaction ayant lui-même subi des mésaventures dans ces
périodes. L’aubergiste avait un chat noir qui du jour au lendemain disparut, il
devait retrouver son corps quelques temps après dans la remise derrière
l’auberge.
L’animal assimilé à Satan, à la peste, et à la crainte d’une
malédiction avait manifestement été condamné par un villageois. Franck avait
aussi chassé de son grenier les chauves-souris et une chouette soupçonnées
également d’apporter une calamité ou une détresse.
Dans sa ferme voisine les crapauds furent éliminés car liés
au diable. Associé à la sorcellerie et dans les entreprises d’envoûtement ils
seraient à l’origine de maléfices sournois et dangereux pour la sérénité de
l’esprit. Un peu étonné tout de même par les réflexions de l’aubergiste Nicolas
lui demanda une chambre pour la nuit afin de revenir sur terre lucidement.
Dans
la pièce pas de miroir. Il sut le lendemain que c’était normal. Voir son double
par le reflet pouvait mettre ou son âme ou sa vie en danger si la glace se
brisait.
Désirant prendre un repas avant de repartir, Nicolas constata
qu’il n’y avait pas de sel sur la table. Franck lui expliqua que le renverser annoncerait
qu’un événement grave peut arriver. Le pain était servi tranché pour ne pas
être posé à l’envers, afin d’éloigner les maléfices ou la misère.
Pas de
couleur verte sur les murs ni sur la table. Pas plus de deux bougies sur la
commode aux couverts où les couteaux sont bien séparés des fourchettes pour
éviter que le malheur entre dans l’auberge. Tout dans l’entourage semblait
sensible au malheur.
Franck raconta, sérieusement, qu’il était devenu chauve car
il avait jeté un peigne sur lequel quelques cheveux d’une autre personne
étaient restés accrochés. Pourtant un souffle vers la bonne fortune semblait
être discernable. Pour contrer le mauvais sort, la peur de tomber malade ou
pire devenir fou, l’aubergiste s’était entouré de porte-bonheurs.
Sur la porte d’entrée principale était fixé un fer à cheval.
Pas n’importe lequel. Il fallait qu’il possède les sept trous, quatre à gauche
et trois à droite et aussi avoir été trouvé par hasard sur une route un
vendredi de préférence. Au nouvel an Franck plaçait dans la salle de l’auberge
du gui bien fourni en baies pour garantir la chance et la bonne santé.
De plus
il offrait chaque année, en mai, à sa clientèle paysanne un brin de muguet pour
que les récoltes soient abondantes, mais uniquement une tige avec treize
clochettes. Nicolas un peu décontenancé par cet amas de superstitions se leva
et prit congé. Mais avant de partir Franck lui offrit une patte de lapin qu’il
accrocha à sa ceinture pour le protéger des esprits malveillants qu’il pourrait
rencontrer en chemin.
Etonné par tant de colifichets, talismans, gestes de
prévention ou sécuritaire, Nicolas fut content de retrouver une sérénité
naturelle dans la campagne. Pour lui Franck était trop influençable et son
comportement démesuré. Malgré l’instruction qu’avait l’aubergiste il était
aveuglé par des sentiments et des réactions frisant le déraisonnable. Sa
clientèle le perçut également et peu à peu se détourna de son auberge. Franck
se croyait envouté et ensorcelé. Son esprit était perturbé et loin de la vie
normale quotidienne.
Quelques mois après Nicolas passa devant l’auberge. Elle
était fermée. Le fermier voisin lui expliqua que le cabaretier avait cessé son
activité. Il ne dormait plus, inquiet en permanence sur son sort.
Effectivement
dans un moment de lucidité il avait compris son erreur de se laisser influencer
par les superstitions de toutes sortes et vendit tous ses biens pour aller au
monastère le plus proche afin de retrouver la paix de l’esprit. Mais fut-ce le
cas ?
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