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LE PONT
Nicolas est un passe partout. Allant de village en village il traverse d’incomparables contrées et des paysages très différents. De la plaine à la montagne rien ne l’arrête. Il franchit les saisons au mieux et parfois avec quelques difficultés. Une plaine aride, un col enneigé, un chemin boueux, tout y passe.
Il y a aussi les torrents et les rivières qu’il faut franchir pas toujours simplement. Même s’il connait un grand nombre de gués, le passage par un pont, même rustique a sa préférence, et on le comprend.
Un jour, je crois que c’était dans le Jura, si je m’en souviens bien d’après le récit fait à mon arrière-grand-père, il eut à emprunter un pont de bois qui semblait bien ancien. C’était du côté de la cascade du Hérisson, lieu magnifique et encore sauvage, du moins partiellement de nos jours. Chargé comme d’habitude de tout son barda il arriva près de l’ouvrage mais s’arrêta. C’était la première fois qu’il passait par là.
La vieille structure n’incitait pas à être utilisée. Pas de rambardes, ni à droite, ni à gauche. Les planches horizontales s’écartaient les unes des autres et gondolaient. De plus on pouvait voir le torrent, chargé à cette époque, entre les grosses lattes tordues.
Rien n’était engageant car parfois des soubresauts du flot passaient à travers les bois. Tout semblait vieux, usé, pas entretenu et la surface avait l’air glissante. C’était très rustique.
Nicolas poussa un soupir et décida tout de même à utiliser la plate-forme qui portait mal ce nom et avança prudemment en s’appuyant de son bâton, son compagnon qui l’aidait bien souvent. Arrivant au milieu du pont un craquement le fit s’arrêter. Il ne bougea plus. Il savait que tout geste impulsif suffisait à le faire tomber. Aussi il mit un genou sur le bastaing et attendit un peu.
Soudain tout vibra. De stupéfaction Nicolas s’assit avec précaution. Dans un mouvement de rotation inattendu le pont se détacha des rives comme s’il avait été scié de chaque côté des berges. Puis lentement il glissa vers l’aval et le voilà emporté sur le courant comme un radeau. Notre colporteur, saisi par l’imprévu, resta figé, s’accrocha par les mains aux planches et pris dans le tourbillon inattendu fut emmené dans la descente.
Par chance le torrent était en crue et son niveau était élevé. Ce qui sauva Nicolas. Son embarcation de fortune de ce fait restait bien en surface. Après quelques légers chocs et éclaboussures le drakkar et son passager arrivèrent tranquillement sur une berge bien loin de leur lieu de départ.
Toujours assis notre naufragé se releva et descendit à terre. A part les fesses mouillées il était en entier. C’était une crique comme il y en avait beaucoup dans la région. Par malchance aucune sortie par la terre ce qui désespéra notre homme. Un vrai cul-de-sac et la nuit arrivait.
Près d’un rocher un recoin lui permit de se reposer un peu, de faire du feu et de manger sommairement. Le soir arrivait et il s’endormit après cette aventure non désirée. Le matin il se demanda comment sortir de cette impasse. Il fit le tour du lieu, regarda vers le haut des rochers, et ne trouva pas d’issue. Allait-il retourner à la rivière ? Il s’aperçut alors que son radeau avait disparu, surement emporté durant la nuit par la violence du flot.
Un peu perplexe et désespéré il entendit au loin une voix humaine couverte par le grondement du torrent. Puis il aperçut tout en haut de la muraille de roches une silhouette. Celle-ci lui faisait des signes qu’il ne comprenait pas mais il répondit par des battements de bras pour montrer qu’il avait vu l’étranger.
Quelques temps après dans un silence apparut une corde d’alpage à laquelle était accroché un petit sac. Nicolas l’ouvrit, lut un message et attacha sa hotte à un crochet. Celle-ci monta lentement et disparut.
Il eut soudain un doute. L’individu n’allait-il pas garder sa marchandise et l’oublier. Après quelques minutes interminables la corde revint et Nicolas, un peu montagnard lui-même put grimper et sortir de sa prison de rochers.
Après bien des remerciements ils allèrent tous les deux au hameau tout proche où son sauveur habitait. Par chance ce dernier avait aperçu la lumière du feu et connaissant le lieu savait comment réagir, d’autant que Nicolas n’était pas le premier à être piégé à cet endroit.
En voulant offrir quelques objets à l’habitant, qui était bûcheron, celui-ci refusa. Pour lui, la sauvegarde d’une vie était sa récompense. Depuis les deux hommes sont restés amis.
LE PÊCHEUR
Chaque fois qu’il le pouvait Nicolas allait à la pêche. Il avait tous les accessoires dans sa hotte sauf la canne trop encombrante qu’il remplaçait en utilisant une branche souple d’arbre. Mais parfois il rencontrait un disciple de Saint-Pierre et souvent ce dernier lui prêtait volontiers la sienne le temps d’une prise.
Cela suffisait pour faire un repas même sommaire. Pour le remercier le colporteur lui offrait un article qui pouvait lui être utile ou une veillée de contes chez lui dans sa ferme dans la mesure où celle-ci se trouvait sur sa route. Ils trouvaient toujours un accord.
Bien sûr Nicolas avait ses préférences : la truite de torrent avant tout mais aussi la friture. Né lui-même dans une petite commune près d’une rivière c’est tout jeune qu’il commença à pêcher. En sortant de l’école, avec son meilleur copain, ils courraient chercher leur canne et se dirigeaient vers la berge de leur endroit préféré.
On ne renie pas ses origines, elles vous marquent à vie avec l’éducation reçue. Le colporteur était un fin pêcheur aussi rejetait-il dans l’eau les prises trop petites ou ne correspondant pas à ses attentes. C’était déjà à sa façon une forme de respect de la nature.
Il arriva un jour près d’un vieux pont où un pêcheur qu’il connaissait, Pierre, s’était installé. Il le salua et se joignit à lui avec une canne prêtée. Bien placé il se mit assis sur une roche plate et attendit. Il y a des jours où ça ne mord pas. C’était le cas et à un certain moment Nicolas luttait pour surveiller son bouchon mais aussi pour ne pas s’endormir.
Ce fut pourtant ce qui arriva. En le voyant, figé, on aurait pu le prendre pour une statue. Sa canne à la main, il somnolait, rigide. Son voisin ne fit rien pour le contrarier, le sommeil c’est sacré.
Après un somme complet, Nicolas s’éveilla enfin. Il était toujours au bord de la rivière et se surprit à être seul. L’autre pêcheur n’était plus là. Il se leva et voulut tirer de l’eau sa canne. Une résistance l’étonna. Le fil tendu arcboutait le roseau. Il insista et soudain sortit de l’onde une énorme chose qui tomba dans l’herbe près de lui. Mais ce n’était pas un poisson.
Il s’approcha et reconnut un gros vase rond en bois. A l’intérieur du sable et tout autour un filet qui permettait l’accroche. Il se posa les questions habituelles de compréhension. Muet de sa situation il rangea son matériel, vida le pot de son contenu, le rangea dans sa hotte, et reprit la route sans avoir pêché quoi que ce soit. Et il se dit : je te rendrai ton pot Pierre.
Connaissant un peu son ami pêcheur, il en déduisit que celui-ci lui avait fait une farce. Il fallait faire de même en retour. L’occasion se présenterait bien un jour ou l’autre et cela ne tarderait pas pensât-il. Il n’avait pas de rancune mais n’aimait pas trop être piégé, même gentiment. Le mois suivant ils se retrouvèrent à amorcer ensemble presque au même endroit. La matinée se présentait bien pour un bon résultat.
Nicolas était arrivé cette fois le premier. Son compagnon du jour s’installa tranquillement, pas très loin, pour voir ce que donnait la pêche de son voisin. L’émulation aidant ils s’affrontaient cependant cordialement. Ils avaient jeté leur appât et attendaient. Nicolas souriait devant la mine moqueuse de son ami Pierre. Les épuisettes n’étaient pas loin, à portée de main, prêtes à être utilisées si le poisson était trop lourd ou trop vif.
La pêche était réglementée et il fallait respecter les autorisations. Déjà à cette époque le garde-champêtre était habilité à contrôler les jours d’ouverture, les prises et la conformité du permis. De tous temps l’activité a subi des obligations diverses, parfois pour la protection des espèces, parfois pour satisfaire les besoins du seigneur ou du clergé. Le braconnage était puni sévèrement. Nicolas savait tout ça et se conformait aux lois.
Après quelques moments Pierre sentit soudain une tension dans sa ligne. Etait-elle due au courant ou à une prise importante? Il avait beau tirer, ça ne venait pas. Il relâchait et tirait à nouveau. Toujours rien. C’était statique. Puis ce qui devait arriver arriva, le fil se cassa sèchement et Pierre, surpris, roula vers la rivière où il tomba. Trempé entièrement il put sortir lourdement de la rive boueuse peu profonde. Furieux il regarda Nicolas qui souriait toujours mais qui alla le réconforter.
Bien plus tard on sut que le colporteur avait tendu, la veille, un filet à l’endroit où se trouvait Pierre car il savait qu’il se mettrait à cet emplacement. Il l’avait fixé solidement en le camouflant. Invisible de la berge il ne pouvait que gêner le pêcheur. Pourtant Nicolas par camaraderie alla donner le produit de sa pêche au malheureux plongeur. Et ils restèrent amis bien des années encore sans pour autant pêcher à nouveau ensemble.
LE PAIN D’ÉPICES
Nicolas le colporteur avait de nombreuses qualités mais comme tout homme quelques petits défauts. Pour lui c’était la gourmandise. Il avait du mal à résister à l’appel des pâtisseries qui le laissaient baba. Dans tout village il y avait une boulangerie et parfois un étalage de merveilles très sucrées qui l’éblouissaient.
Mais aussi, lorsqu’il était invité, il était en extase devant les superbes desserts faits avec les fruits de saison. Quel enchantement lorsque sortait du four une tarte aux mirabelles cueillies du jour. Et celle aux quetsches rivalisait tant son parfum embaumait les papilles et la salle à manger. Que dire des clafoutis. Il ne savait pas refuser une invitation à une dégustation, même au détriment d’un placement assuré d’un article sorti de sa hotte.
Il y a aussi lors des fêtes des galettes, biscuits et divers petits gâteaux. Chaque région qu’il traversait avait ses spécialités en fonction des saisons ou toute l’année. Aussi il aménageait ses déplacements en conséquence pour profiter au mieux de ces avantages culinaires. En dehors de toutes ces gâteries et gourmandises qu’il pouvait déguster occasionnellement Nicolas affectionnait particulièrement le pain d’épices.
Lorsqu’il était enfant ses parents lui offraient ce délice lors de sa fête. C’était traditionnel ce jour-là et doublement festif. Pour le petit lorrain la coutume restait vivace. Les origines de cette spécialité remontent à des temps très lointains puisque les chinois raffolaient dès le dixième siècle de ce pain au miel.
Ce seraient les croisés qui auraient rapporté dans les pays européens la recette. Viendra ensuite une fabrication dans les couvents qui sera consommée lors du carême par les religieux.
Puis au quatorzième siècle les boulangers s’activent à cette préparation pour le profit de tous. En Alsace et en Lorraine le pain d’épices devient le symbole de la fête de Noël et on en donne aussi aux enfants à la Saint-Nicolas, le 6 décembre, à condition qu’ils aient été sages. On en faisait cadeau également aux invités de marque et aux gouvernants de villes amies. Mais tout le monde aimait ça et c’était un vrai plaisir d’en offrir ou de le partager.
Notre Nicolas acceptait toujours cette offrande. La fermeté et la tendresse du gâteau correspondait toujours à un bon moment de bien-être dans sa vie de nomade. L’odeur de chaque mennelé, petit bonhomme pouvant se transformer en brioches de toutes tailles, est une véritable invitation à la dégustation.
Même les moins gourmands cèdent devant l’arôme du miel et des épices réunies. L’utilisation de la pâte permet toutes sortes de présentations et de formes différentes, cœur, étoile, etc. l’imagination est illimitée. Lors de ses passages dans les maisons Nicolas négociait pour avoir un petit stock de ces gâteries qu’il pensait revendre dans des régions moins sensibles à la tradition. Il utilisait une boite en fer adapté à la conservation de la spécialité.
Un jour d’hiver, en janvier je crois d’après ce qu’il avait raconté, il arriva dans un hameau où se trouvaient quelques vieilles bâtisses agricoles et deux ou trois fermes. Il faisait très froid et il avait hâte de se réchauffer un peu. Il frappa à la porte de la maison qui semblait être celle des paysans.
Après un temps qui lui sembla long celle-ci s’ouvrit et une grand-mère le salua. Elle était habillée dans un costume régional un peu fané mais qui semblait propre et le fit entrer, rapidement, pour ne pas refroidir le logis semble-t-il. En effet un feu à l’âtre ronronnait. Ils allèrent s’asseoir à la table et la grand-mère reprit son tricot sans un mot et sans le regarder. Rapidement Nicolas eu chaud. Il déposa sa hotte à ses côtés.
Au bout d’un certain temps qui lui avait semblé être une politesse, Nicolas toussa vers la vieille femme qui ne fit pas davantage attention à lui. Il se dit que quelqu’un allait venir et ce fut le cas. Un jeune garçon entra par la porte du fond qui donnait apparemment vers l’étable car une forte odeur bovine vint envahir la pièce.
Un peu tendu, Il regarda Nicolas et lui demanda ce qu’il voulait le prenant pour un mendiant ou un vagabond. L’éloignement et l’isolement du domaine faisait que peu de personnes passaient ce qui expliquait sa question.
Posément Nicolas répondit qui il était, ce qu’il faisait sur la route, et qu’il attendrait le maître pour lui confirmer sa bonne volonté de ne pas nuire, en quoi que ce soit. Sur ce le garçon alla chercher dans un recoin une cruche pleine d’eau fraiche et en versa au visiteur dans un gros verre épais. Puis il alla lui aussi se mettre assis sur le banc près de la mamiche qui tricotait toujours. Le monde autour d’elle semblait ne pas exister.
Enfin un homme arriva, il devait être le père de l’enfant. Accompagné d’un tâcheron et réchauffés ils se mirent à discuter ensemble sur le métier de Nicolas. Entra aussi une femme avec un seau plein de lait qui salua à son tour le colporteur. Elle expliqua qu’elle allait faire un flan comme c’est habituel dans le pays et que s’il voulait diner il serait le bienvenu.
A ce moment-là Nicolas se souvint qu’il avait dans ses bagages ses gâteaux alsaciens. Il les sortit en ouvrant la boite et, miracle, la grand-mère les aperçut, se mit en transe et s’écria : des mennelés, des mennelés ! Nicolas lui en offrit un tout de suite et elle le grignota en le savourant, puis elle vint vers lui et l’embrassa sur les deux joues. Toute la famille était bouche bée car non seulement elle connaissait le pain d’épices mais d’entendre parler l’aïeule les avait sidérés.
La fin de la soirée fut pleine de bons sentiments. Un petit geste avait suffi pour une entente cordiale.
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