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LE LOUP
A l’époque où vivait Nicolas les forêts et les bois étaient encore sauvages et toute une faune y vivait. Pourtant il fallait les traverser pour aller d’un village à un autre. On pouvait aussi les contourner mais le risque était sensiblement le même et le chemin plus long. Les espèces d’animaux étaient très différentes et certaines peu agressives, voire craintives.
Entre les rapaces, oiseaux d’eau, divers mammifères ce qui va du petit lapin de garenne à l’ours, en passant par le renard, le sanglier et le loup, Nicolas connaissait bien les lieux et passait parfois par un chemin détourné pour apercevoir et admirer ces êtres dits farouches. Il n’hésitait pas à s’arrêter et à s’asseoir pour les regarder vivre.
C’était toujours un moment unique et merveilleux quand à quelques pas de lui passait une troupe de biches avec leur cerf majestueux. Il ne bougeait plus, fasciné, curieux et aussi tendu devant cette force tranquille.
Tous ces animaux étaient pour lui la vie, pure, dure, réelle, où chaque espèce avait ses lois. Les saisons apportaient un renouvellement de l’activité naturelle du pays traversé, parfois avec élégance lors de l’envol d’un héron, parfois sobrement par le passage d’un hérisson, parfois cruellement lors de la chasse d’un chevreuil par un canidé. Pourtant tous ces animaux se respectaient dans la mesure où seule la faim venait les faire bouger pour s’entretuer.
Nicolas n’était pas toujours rassuré en quittant un chemin pour raccourcir son trajet et son passage dans la forêt se faisait rapidement, surtout lorsque le jour tombait, même en belle saison. Il connaissait quelques refuges en rondins de bois, de vrais cabanes, et se hâtait d’y trouver asile.
Mais quelquefois ce n’était pas possible et il s’arrangeait pour être lui-même à l’abri au détriment de son bagage. Il lui arriva un soir d’être pris par le temps dans un bois et il déposa auprès d’un arbre tortueux et immense ses affaires. Puis il grimpa et s’installa entre deux grosses branches en se calant au mieux pour ne pas tomber.
Passer une nuit en pleine nature est toujours une épreuve angoissante. L’homme a besoin de sentir une protection, même symbolique, comme un branchage ou une toile. L’esprit de l’univers est toujours présent. Nicolas a déjà eu l’occasion de vivre cette anxiété et pourtant à chaque fois il est mal à l’aise. Malgré tout il arriva à s’endormir au moins par périodes plus ou moins longues. Il pensait à ses articles restés au pied de l’arbre et demeurait un peu éveillé pour surveiller ses biens.
On était en pleine phase de nuit sans lune et un noir total, étouffant, avait envahi l’espace. Toutes sortes de bruits, d’agitation et d’activités se faisaient sentir, par des cris de rapaces, des hurlements de bêtes ou tout simplement des sifflements ou feulements d’animaux rampants invisibles mais bien présents. L’intensité de la vie nocturne reste toujours un étonnement et une inquiétude pour l’être humain.
A moitié endormi Nicolas, instinctivement, senti une présence proche et silencieuse. Il regarda vers le sol et aperçu une forme qui le fit frissonner. Un loup ? Un chien errant ? Puis l’animal bougea et émit une plainte. C’était bien un loup, un gris. Le silence s’était installé autour de l’arbre et rien ne bougeait, surtout pas le colporteur. La bête s’approcha lentement de la hotte posée contre le tronc et se mit à la sentir. Cela dura plusieurs minutes. Mais il n’y avait rien à manger à l’intérieur.
Nicolas était monté avec sa musette qu’il portait toujours devant lui et qui contenait un peu de nourriture ainsi qu’une gourde d’eau. Il croisa lentement ses bras dessus espérant peut être limiter les odeurs des produits dont un saucisson, un petit morceau de pain et un bout de fromage de chèvre sec.
En bas le loup tournait toujours mais ne sentant que la trace de l’homme sans le voir, il s’allongea. Sur l’arbre rien ne remuait, même les feuilles semblaient être engourdies de crainte. Le temps parut long à Nicolas avant que disparaisse l’animal. Et la nuit fut courte pour le sommeil. Au petit matin, ankylosé, il voulut bouger.
Il s’y prit tellement mal qu’il tomba de sa branche sur le sol couvert de mousse. Il se releva rapidement ayant mal partout et surtout apeuré. Mais le loup n’était plus là. Après un temps d’attente il retrouva ses esprits, ramassa sa hotte, intacte, et reprit la route. Et pourtant il ne pouvait pas marcher sans regarder autour de lui. Enfin il aperçut le clocher d’un village et cette apparition le tranquillisa.
Il savait que le loup n’attaque pas l’homme sans raisons mais il n’en reste pas moins que cet animal est toujours sauvage et imprévisible. Désormais il ne chemine plus qu’avec un bâton ferré. Depuis ce jour-là il abrégea ses tournées pour ne plus jamais dormir dans un arbre.
LE GUÉ
Nicolas, grand marcheur par choix de liberté, est un être plein de passions. Son goût de la nature est constant ce qui lui permet de découvrir sans cesse de la nouveauté partout où il passe, et même parfois revient. Il a ses circuits lui offrant une constante évolution des lieux, espaces de toutes sortes et s’égare parfois un peu.
Il aime aussi les rivières et plus principalement les ruisseaux. Vous voyez ceux de la montagne avec leurs cascades plus ou moins sauvages, les torrents. Là il s’arrête fréquemment, s’assoit sur un rocher ou une petite butte, écoute, vit ce moment de bonheur, puis après avoir déposé son sac à dos, sort de sa musette, qu’il porte devant lui, de quoi manger et boire.
Parfois il s’abreuve directement au torrent connaissant la qualité de pureté du flot. Il lui arrive aussi de pêcher la truite ou d’attraper des écrevisses selon l’endroit où il se trouve. Mais c’est très occasionnel car il respecte la vie champêtre et son caractère authentique.
Enfant de la campagne il transmet à tous les valeurs de la plaine, de la forêt, de ces paysages qu’il faut préserver et qui sont génératrices d’équilibre et de bonheur de vivre. Un peu ermite, un peu poète, un peu pasteur, Nicolas c’est tout çà en un seul homme. Et c’est ce qui fait qu’il est apprécié par les personnes qu’il rencontre lors de ses arrêts de colporteur car malgré tout il faut aussi vivre au point de vue terrestre.
La montagne est une richesse et l’eau qu’elle donne c’est la vie. Nicolas aimait remonter le long des cours d’eau vers les sources. Quelquefois il y avait une ferme proche mais aussi une scierie ou un moulin. Le cheminement le long des berges n’était pas toujours aisé et obligeait quelquefois à s’en écarter.
Un jour de mars, juste après la fonte des neiges, il suivit un sentier qui remontait vers un endroit qu’on lui avait dit admirable car perché au sommet d’une butte, elle-même surplombant un énorme rocher. Mais après plusieurs heures de marche il n’avait pas l’impression d’avancer. A un détour il aperçut enfin au loin l’énorme bloc de pierre grise qui semblait faire barrage à toute poursuite d’acheminement.
A sa base il crut qu’il ne passerait pas. Puis en regardant attentivement vit un petit espace très peu large pouvant permettre de continuer la route mais en traversant le torrent, impétueux en cette saison. Après une brève hésitation il se dit qu’il ne pouvait tout de même faire demi-tour l’obligeant ainsi à marcher plusieurs kilomètres supplémentaires d’autant qu’il venait d’apercevoir au loin le clocher du village où il comptait s’arrêter.
Aussi ajustant ses sacs et prenant son bâton il s’avança lentement vers le bruit et la furie du cours d’eau. Il ajusta ses pas de façon à bien poser les pieds sur les surfaces plates les plus visibles. Après quelques temps il parvint au milieu de ce qui ressemblait à un gué et pensa que les habitants du pays devaient, tout comme lui, effectuer le même effort. Il n’était sûrement pas le premier à passer par là.
Soudain, après un bref coup d’œil vers la rive opposée, horreur, il se figea. En face de lui un ours le regardait semblant l’attendre. Quoi faire, comment réagir ? Il ne bougea plus et la bête non plus. Il était en position instable.
Puis à ses pieds quelque chose remua et la pierre plate sur laquelle il s’était arrêté vacilla. Il tomba à l’eau. Emporté par le courant il ne devait revenir sur sa berge de départ que quelques dizaines de mètres plus bas, trempé ainsi que sa marchandise, mais hors de danger.
Dans sa chute il avait eu le temps de s’apercevoir que celle-ci avait été due au départ d’une grosse truite dérangée, ce qui l’avait sauvé du plantigrade. Mais il ne remonta pas et au contraire redescendit pour reprendre sa route par le contournement du bas de la montagne. L’ours était-il dans son domaine ? Etait-il un gardien du rocher ? Avait-il été dérangé dans sa pêche ?
Toujours est-il qu’en arrivant enfin au village il n’osât pas raconter sa mésaventure et qu’heureusement ses articles n’avaient pas trop souffert du bain forcé. Il put ainsi aller à l’auberge où il prit un bon bain. Chaud cette fois.
LE GARDE CHAMPÊTRE
En visitant les villages Nicolas croisait bien des gens. Du curé au cantonnier, du fermier à l’artisan, il y avait aussi les personnes qui représentaient la loi, la maréchaussée et le garde-champêtre. N’était pas qui veut dans cette fonction.
Véritable officier de police il prêtait serment devant un magistrat. Assermenté il était souvent choisi parmi les anciens militaires et devait être d’une moralité exemplaire. On lui demandait aussi de savoir rédiger un rapport, de veiller à la sécurité publique, de protéger les propriétés et les récoltes, de contrôler la chasse et la pêche.
C’était un homme à tout faire et qui parfois devenait aussi fossoyeur, organisateur de fêtes et même secrétaire de mairie dans les petites communes.
Il pouvait être armé selon la loi et revêtu d’un uniforme afin d’être reconnu par tous. Souvent ce n’était qu’un képi et une plaque métallique personnalisée. C’était une personne importante respectée mais quelquefois brocardée gentiment.
Pourtant son rôle était nécessaire. Sans être le crieur au tambour annonçant les nouvelles aux villageois il le suivait cependant de près pour la bonne conscience publique. De même à l’église ses rapports avec le prêtre étaient dans le respect de sa fonction sans intrusion aucune dans le ministère religieux, même s’il pouvait être le sacristain.
Nicolas connaissait plusieurs de ces hommes de loi qui étaient aussi des clients. Certains étaient affables, bon enfant, d’autres plus austères ou même hautains, imbus de leur charge. Ces derniers étant les plus chahutés car les moins réceptifs à l’humour.
Il raconta un jour une petite aventure qui se serait passée dans le Cantal. Dans un vieux bourg les habitants vivaient tranquillement loin du bruit de la ville et de ses calamités. On était en mai et les récoltes s’annonçaient prometteuses.
De plus les élections pour le poste de maire devaient commencer le dimanche suivant. Toutes les personnes retenues pour cet événement œuvraient calmement afin de préparer au mieux le déroulement du vote.
Le rôle du garde champêtre pour l’occasion était de distribuer à tous l’information par des tracts électoraux et le crieur, par sa voix, confirmait la date du vote pour ceux qui ne savaient pas lire ou qui ne voulaient pas lire.
Il y avait deux candidats inscrits et comme souvent autrefois, deux amis faux-frères, l’un ayant toujours raison et l’autre dénigrant sans cesse l’exercice de son adversaire du jour. Cette émulation faisait sourire bien des électeurs. Mais pour ce jour-là l’oubli de la courtoisie semblait inéluctable. Chacun pour soi.
Nicolas arriva dans la petite ville ce dimanche en question. La manifestation patriotique l’embêtait bien un peu mais finalement il se plaça près de la mairie, légèrement en retrait pour ne pas gêner ou être accusé de mercantile commerce opportuniste.
Au fur et à mesure du passage des votants, que les hommes à cette époque, il vendait aux femmes qui en profitaient pour le questionner et lui demander une histoire car c‘était un bon conteur. Il s’engagea pour quelques veillées, assuré d’un bon rendement tant lucratif qu’amical.
Et le premier soir fut un diner chez le garde-champêtre. Il fut reçu par une femme et entouré de toute la famille, nombreuse, qui semblait attendre les récits des tribulations du colporteur. Après un bon dessert, arrosé avec de la gentiane noyée de sucre, Nicolas prit la parole.
Les histoires tristes se terminent presque toujours mal, mais il s’arrangeait pour finir ses contes afin que cela ne soit pas angoissant mais au contraire bien plaisant. Et puis il fallait associer le bon et le mauvais, comme dans la vie de chaque jour.
Vint le moment de la séparation. Nicolas devait se rendre à l’auberge pour y passer la nuit. Le lendemain il vit arriver, agité, le garde-champêtre. Il ne vient quand même pas pour moi se dit-il. Pourtant il se dirigea droit sur lui, s’arrêta et sèchement lui demanda pourquoi il n’était pas venu la veille chez lui comme convenu.
Abasourdi le colporteur ne comprenait pas, balbutia un: mais je suis venu. Cette fois c’est l’homme de loi qui fut étonné. Et tous les deux se regardèrent pour connaitre le pourquoi du comment.
Après s’être calmé le garde-champêtre comprit que Nicolas s’était fourvoyé dans son déplacement la veille dans le noir de la nuit sans lune et qu’il s’était trompé de maison. Par la nombreuse présence à la soirée ils ne s’étaient pas vus.
Celui-ci le prit bien, comprit, et finalement demanda au colporteur de passer le soir même ce que celui-ci accepta sans contestation et avec bonne humeur. On ne sut jamais ce que furent les histoires de cette veillée mais assurément les mauvaises blagues sur la profession de garde-champêtre furent évitées.
Nicolas retourna plusieurs fois chez lui et ne se trompa jamais plus d’adresse.
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