____________
___________
L’ECLUSIER
Le dernier pays qu’a sillonné Nicolas était parsemé de rivières, torrents et même d’un fleuve. Celui-ci, tumultueux selon la saison, ne se laissait pas dominer. L’homme utilisant ces cours d’eau pour divers emplois a vite compris que cette puissance était sinon à dompter du moins à emprunter pour profiter de celle-ci.
Pour ce faire il fallait investir dans l’idée d’exploiter au mieux les surfaces proches des différents courants soit parfois en les longeant en parallèle, soit en les reliant entre elles pour la navigation et l’élaboration de structures le permettant. La construction des canaux a participé à supprimer l’éloignement des régions et à faciliter le transport de denrées très diverses. Les écluses ont été construites à cet effet et ont par leur agencement collaboré à rapprocher les communes malgré des dénivelés parfois importants.
Nicolas suivait assez régulièrement les chemins de halage. Cela lui permettait d’avoir un tracé facile à utiliser. Quand il en croisait il saluait les bateliers qui sur leur péniche le reconnaissaient. C’était plaisant d’être apprécié dans ce milieu qui constituait un monde à part plein de fraternité.
A chaque maison d’éclusier il savait qu’il serait bien reçu même si les mariniers apportaient, eux aussi, toute une foule de produits ou d’informations qu’ils recevaient et distribuaient par leurs déplacements. On pouvait trouver chez eux des objets que le colporteur voulait découvrir et à son tour faire connaitre.
Ainsi un jour, Nicolas s’était arrêté à une écluse située sur le canal de la Marne au Rhin. C’était un endroit stratégique pour la navigation car au carrefour de plusieurs autres embranchements. Cette étape était pour lui importante. Elle lui permettait de rencontrer bon nombre de navigants ainsi que le monde de la batellerie.
L’éclusier, un ami, lui expliquait la communauté qui était la sienne et son éloquence était surprenante. Son père avait exercé la même profession ce qui l’éclairait sur sa manière de vivre.
Nicolas voulut profiter du départ d’une péniche, la « Lorraine », pour déposer un colis qui devait être acheminé vers la capitale, ce qui lui aurait évité de faire tout le chemin à pied. Il prit contact avec le patron de l’embarcation et ils se mirent d’accord pour le suivi, avec un partage de la rémunération.
Le paquet, pas très gros, avait parait-il une certaine valeur et il était nécessaire de bien le surveiller jusqu’à son destinataire qui, prévenu, l’attendait sans trop d’urgence. Néanmoins il fallait honorer la demande et tout sembla correct au départ, d’autant que l’éclusier connaissait le marinier.
Le colporteur reprit sa tournée en dehors des canaux et alla vers les terres de l’est. Il savait qu’il serait informé à son retour de la bonne livraison du colis. Quelques semaines passèrent et Nicolas revint vers l’écluse pour y voir son ami.
Malheureusement il n’était pas là. Son remplaçant ne sut quoi lui dire n’étant pas au courant de l’affaire ce qui ne l’empêcha pas de bien recevoir Nicolas dans la tradition du bon accueil fait par les gens de son métier.
Un peu déçu le colporteur se rassura connaissant le sérieux des gens travaillant sur et le long des canaux. Après un bref passage il reprit sa route en précisant le jour où il reviendrait.
Mais par moment il pensait à ce retard qui l’inquiétait un peu. Ses transactions et affaires se passaient bien et même si le colis s’égarait, il ne serait pas trop perdant financièrement. Pourtant il avait une réputation à sauvegarder et cela le contrariait.
Les jours passèrent et vint celui du retour à l’écluse. Son ami était là et l’accueillit chaleureusement, peut-être un peu trop. Après quelques temps le sujet fut abordé. L’éclusier hésita et finalement lui avoua que le paquet remis avait été égaré et que personne ne savait où il aurait pu être.
Déposé à un batelier sérieux, après un lent acheminement, le colis fut laissé à un centre de fret. Peu habitué à d’aussi petit transport il fut oublié sur une étagère. Le client du produit réclamait régulièrement la livraison attendue depuis plusieurs mois déjà. Désespéré Nicolas par conscience professionnelle fit faire parvenir à son acheteur par un autre moyen le remboursement de cette transaction ce qu’il accepta et on en resta là.
Plusieurs mois plus tard un employé retrouva par hasard le petit colis en déplaçant des archives. Comment ce paquet avait-il pu être à cet emplacement qui servait de rangement à de vieux documents ? Toujours est-il qu’il remit dans le circuit l’objet qui parvint enfin, deux ans après, à son destinataire.
Honnête, le récipiendaire contacta l’éclusier qui avait servi d’intermédiaire et lui adressa la somme exacte demandée par Nicolas. L’affaire se conclut par l’expression d’une réciprocité de bonne convenance et d’une moralité partagée. Mais contenait donc ce fameux paquet ? On ne le sut jamais.

LE VIEUX SOLDAT
En bon citoyen Nicolas a dû effectuer son service militaire. A son époque il durait trois ans. Ça peut paraitre long mais l’esprit de ce temps-là était fortement influencé par la tension permanente entre les pays et une armée devait toujours être prête à guerroyer ne serait-ce que pour défendre la patrie sans être belliqueux.
De cette période Nicolas en a pourtant gardé un souvenir correct sans être en permanence à le ressasser. Il a fait son devoir sans rechigner conscient que cela était nécessaire pour tout bon patriote aimant son sol.
Cependant l’utilisation d’une arme le gênait, surtout celle à feu. Après son retour à la vie civile il ne servit plus que d’un couteau, parfois d’un canif selon l’utilisation pratique du moment. Le port d’un fusil même de chasse l’incommodait. Il craignait toujours un accident, une dérive comme cela se produisait parfois dans le milieu campagnard ou forestier.
Une de ses connaissances manipulait une arbalète pour traquer le gibier mais là aussi il avait une appréhension d’autant que cette arme était silencieuse.
Pendant son temps sous les drapeaux, il avait fait la connaissance de jeunes appelés comme lui. La vie en caserne apportait des amitiés par le côté disciplinaire exigé par les gradés et aussi par tous les exercices exécutés, soit en campagne avec des marches, soit par des corvées communes, soit aussi par des sorties en permission officielles et parfois par le franchissement du mur du quartier certains soirs. La rigueur du règlement ne permettait pas beaucoup d’évasion même celle de l’esprit. La camaraderie régnait avec la solidarité.
Mais comme dans toute communauté il y avait des brebis galeuses. Les flatteurs vis-à-vis des supérieurs, les cafteurs cherchant un avancement, un profit quelconque, les trop méchants ou trop musclés qui voulaient s’imposer et que l’on évitait, mais aussi les petits chefs, pourtant appelés comme les autres, et auxquels un petit galon avait tourné la tête.
Pourtant en général, c’est de circonstance, la troupe s’entendait bien. Même lors de confrontations par différents exercices comme le tir ou l’entrainement physique le respect de l’autre s’imposait et que le meilleur gagne sans haineuse rivalité.
Nicolas a raconté tout çà avec un peu de nostalgie et sans regret. Pour lui c’était loin et sa vie de colporteur était son bonheur. Il n’avait pas eu à se battre contre un ennemi et cela lui convenait bien. Parfois il se demandait ce qu’il aurait fait ou comment il aurait réagi face à d’autres soldats, des hommes comme lui, s’il avait dû tirer avec son fusil de guerre. Il n’était pas le seul à penser ça. Le port d’un uniforme change un esprit aussi pacifique soit-il.
Un jour alors qu’il passait à travers une épaisse forêt sur un chemin pierreux il entendit des bruits bizarres et inhabituels. Cela ressemblait à un vrombissement d’abeilles passant près de lui et à plusieurs reprises. Soudain il comprit, on lui tirait dessus.
Ce bourdonnement, il l’avait un peu oublié, correspondait au passage des balles. Aussitôt il courut se mettre à l’abri derrière de gros arbres, cahin-caha à cause de sa charge dorsale.
Il attendit, inquiet. Pourquoi cet assaut ? Avait-il un client mécontent à ce point-là ? Sa forte silhouette était-elle prise pour autre chose qu’un être humain ? Voulait-on le dévaliser ? Il ne bougeait plus espérant être rapidement oublié. Effectivement le silence était revenu. Et le chant des oiseaux qui s’était interrompu repris.
Pourtant il restait statique dans l’attente de voir la suite. Il tenta de jeter un coup d’œil vers l’endroit où il pensait que pouvaient venir les tirs. C’était le calme. Il ne voyait rien d’anormal.
Tout à coup quelque chose s’agita dans l’herbe haute devant lui. Une masse s‘éleva ressemblant à une grosse bête bariolée couleur de terre. Elle se mit debout. C’était un homme qui releva son fusil sur son épaule et qui regardant Nicolas partit d’un grand rire sonore. Le chasseur était impressionnant.
Un vrai colosse encore plus important avec son vêtement ressemblant à du feuillage. C’était étrange cette tenue et insolite. Il se dirigea vers le colporteur. Celui-ci, tendu, le laissa s’approcher. L’homme arriva à sa hauteur lui tendit la main et lui dit : « tu ne me reconnais pas ? ».
Ebahi, surpris, Nicolas réfléchit et au sourire de l’agresseur comprit qui il était. Son agresseur, Jacques, avait tout comme lui, fait son temps d’armée dans la même compagnie et au même moment. Rassuré Nicolas lui demanda pourtant pourquoi il lui avait tiré dessus. Ce à quoi il lui répondit que le voyant de loin il n’avait pas trouvé de meilleur moyen de l’arrêter pour le saluer.
Drôle de bonjour se dit Nicolas. Il aurait pu me blesser ou pire encore. Néanmoins après quelques temps ils évoquèrent leur passé commun et pour se faire excuser le chasseur, devenu braconnier, acheta quelques babioles à Nicolas.
Ils se saluèrent en se séparant et chacun reprit son chemin. Après quelques moments de marche Nicolas pensa que son ancien compagnon était quand même dangereux. Depuis ce temps-là chaque fois qu’un frelon, un bourdon ou une abeille vole près de lui il se raidit de crainte.

LE TAUREAU
Nicolas passait partout dans les pays de France et de Navarre. Ses trajets n’étaient pas toujours bien définis et cela lui apportait parfois des désagréments, parfois de bonnes surprises. Mais à chaque endroit où il se trouvait il respectait le lieu quitte de temps en temps à subir une complication inattendue.
La campagne aussi belle soit-elle peut également être source de contrariété. Les animaux sauvages des bois et forêts, ceux des champs et pâturages ainsi que certains volatiles sont quelquefois irrités d’être dérangés sur leur territoire.
Bien souvent, heureusement, ces bêtes vivent en troupeaux pacifiques comme les ovins et les bovins. Mais il y a aussi les hardes de sangliers qui ne sortent que la nuit et qu’il ne faut pas troubler à quelle heure que ce soit. Leur force est décuplée lorsqu’ils sont accompagnés de leurs marcassins.
Cochon sauvage, de petite taille, râblé, il est réputé pour sa puissance et sa nuisance à défoncer la terre à la recherche de nourriture. Sa force musculaire est un danger pour l’homme. C’est une plaie pour les agriculteurs qui les chassent au mieux sans parvenir à éradiquer leur prolifération.
Nicolas prenait du plaisir à traverser les pâtures. Pour lui, voir les troupeaux de près, correspondait à une relation quasi proche du vrai, de ce caractère de la réalité souvent absente chez l’homme influencé par les mirages éphémères du progrès. Il aimait s’arrêter et regarder les jeunes veaux ou agnelets.
Le cycle de la vie continuait pour le bien de tous ce que tout le monde ne comprenait pas. Il savait aussi que ces animaux domestiqués finiraient mal leur vie après avoir été des otages nourriciers inconscients.
Un jour, alors que l’automne finissait, il aperçut dans une prairie une bande de vaches et s’en approcha lentement pour ne pas les affoler. L’herbe était plus rare, l’été avait été assez sec et les quelques ondées de ces derniers jours n’avaient pas apporté suffisamment d’eau pour relancer la pousse de la végétation. Les animaux sentaient la fin de la saison en extérieur et placidement attendaient le retour à l’étable.
Mais le troupeau cachait aussi un mâle qui semblait brouter plus loin. Il leva la tête et aperçût Nicolas. Soudain il se mit en marche en fixant l’homme et accéléra son allure.
La présence de l’étranger devait l’agacer ou était-ce la grosse hotte sur le dos de celui-ci qui lui semblait être un intrus dans son territoire. Toujours est-il que Nicolas comprit le danger et se dirigea rapidement vers une haie protectrice faite d’une palissade de bois.
C’était un taureau. Une bête énorme qui se mit à courser le colporteur qui se précipita vers le refuge qu’il atteignit de justesse. Le monstre s’arrêta soudainement devant la clôture, les naseaux fumants et tapant du sabot. Nicolas ne bougeait plus.
Après quelques instants qui parurent bien longs, le buffle se retira et retourna vers l’attroupement de bovins qui n’avait pas bougé. Même les génisses, vaches et veaux n’avaient pas réagi.
Mais dans l’histoire Nicolas avait fait tomber sa hotte pour courir plus vite. Évidemment elle fut repérée par le sieur taureau qui s’empressa d’y mettre quelques coups de corne avant de rejoindre sa troupe. Le temps passa, mais pas assez vite pour le visiteur qui dut patienter plusieurs heures avant de pouvoir récupérer son bien.
En regardant sans cesse vers le troupeau, Nicolas ramassa ses affaires qui ne semblaient pas trop être abimées. Il remit rapidement le tout en vrac dans le sac de cuir. La nuit était presque là et il fallait maintenant se hâter pour trouver un toit pour la nuit. Ce qu’il fit.
Au village il conta sa mésaventure à un fermier qui sourit. Pas de chance lui dit-il. Le taureau est celui du père Grégoire et demain il sera emmené à l’abattoir. Bien plus tard il apprit que l’animal ne s’était pas facilement laissé prendre et que tous les participants rirent longtemps de cette escapade.
En effet le monstre dans sa furie avait vidé la hotte mais dans sa sauvagerie un linge était resté fixé sur ses cornes. C’était une belle et grande culotte de femme en coton blanc. Cette histoire fit le tour du village et des alentours.
On ne sut jamais ce que devint le vêtement mais ce qui est sûr c’est qu’aucune vache ne l’aurait porté.
Les textes et photos sont protégés par le code de la propriété intellectuelle, article L.121-2-Copyright 2012-2013 et appartiennent à l’auteur.
_____