L’ENFANT DE CHOEUR
Dans tous déplacements Nicolas a pu voir, parfois admirer, les lieux de culte des villages traversés. Il profitait aussi de son passage pour aller prier ou assister à la messe. Croyant, c’était pour lui sa façon de montrer et de vivre sa foi dès qu’il en avait l’occasion, même s’il n’était pas toujours en accord avec les religieux malgré le respect exprimé.
Il y avait aussi, en second plan, le petit côté relationnel qui lui permettait de vivre autrement que par sa croyance, respectable bien sûr, mais peu nourrissante au point de vue terrestre. Il conciliait les deux n’ayant pas vraiment un métier fixe mais la liberté était à ce prix et les concessions pour la garder étaient quelquefois contraignantes.
Un jour dans un petit village il arriva vers onze heures et la cloche de l’église sonnait pour appeler les fidèles. Nicolas n’hésita pas et entra sous le porche puis s’installa discrètement au milieu de la nef, au bord de l’allée centrale, afin d’être vu par tous, même par le prêtre qui pouvait devenir un confident. La hotte avait été déposée près des fonds baptismaux.
Intéressé par la cérémonie religieuse il constata que la population avait bien répondu à l’appel du clergé et intérieurement s’en réjouit. Près de lui plusieurs paroissiens s’étaient assis du côté hommes, sans trop le regarder, ça ne se fait pas dans une église, et le curé commença sa célébration.
Un enfant de chœur aidait l’officiant de son mieux, du moins semblait-il ! Il avait revêtu la soutanelle rouge et le surplis blanc, portait autour du cou un cordon avec une croix de bois, mais paraissait par moments ailleurs. Il devait avoir une dizaine d’années.
Au fur et à mesure de l’avancée de la célébration le prêtre s’inquiéta de l’état de son servant qui essayait cependant de suivre le rituel. Parfois l’enfant allait dans la sacristie pour, semblait-il, respirer un peu, ce que croyait le religieux, et à son retour apportait l’encensoir au mauvais moment ou s’il restait dans le chœur agitait la clochette sans trop réfléchir.
L’assistance au bout d’un certain temps comprit qu’il se passait quelque chose devant ce déroulement inattendu d’un office habituellement toujours régulier. Le garçon avait-il un problème de santé ou pire subissait-il une influence maléfique destinée à perturber le rite dominical ? De temps en temps les gens se regardaient espérant peut être que le voisin donnerait une explication mais tout le monde s’interrogeait.
Enfin la messe est dite. Le célébrant et son auxiliaire regagnèrent la sacristie, l’enfant en titubant un peu mais soutenu par le prêtre par son bras gauche, la main droite portant le calice recouvert de son purificatoire blanc.
Ce n’est que bien plus tard que l’on sut le pourquoi du comment. Les burettes avaient été servies normalement au moment du « lavabo » mais elles avaient été remplies par l’enfant qui avait utilisé avant l’office le litre de vin blanc sec.
Et comme il ne connaissait pas le gout du breuvage, profitant d’être seul, s’en était servi une rasade. L’ayant apprécié il revint durant l’office pour voir s’il ne s’était pas trompé sur la qualité. C’était un vin de Moselle, de Metz bien sûr.
L’histoire se raconte toujours et l’enfant de chœur d’alors est devenu cabaretier et ami de Nicolas. Que tous ceux qui furent dans la même situation le disent et je suis sûr qu’ils seront nombreux, moi le premier.
L’ECLUSIER
Le dernier pays qu’a sillonné Nicolas était parsemé de rivières, torrents et même d’un fleuve. Celui-ci, tumultueux selon la saison, ne se laissait pas dominer. L’homme utilisant ces cours d’eau pour divers emplois a vite compris que cette puissance était sinon à dompter du moins à emprunter pour profiter de celle-ci.
Pour ce faire il fallait investir dans l’idée d’exploiter au mieux les surfaces proches des différents courants soit parfois en les longeant en parallèle, soit en les reliant entre elles pour la navigation et l’élaboration de structures le permettant. La construction des canaux a participé à supprimer l’éloignement des régions et à faciliter le transport de denrées très diverses. Les écluses ont été construites à cet effet et ont par leur agencement collaboré à rapprocher les communes malgré des dénivelés parfois importants.
Nicolas suivait assez régulièrement les chemins de halage. Cela lui permettait d’avoir un tracé facile à utiliser. Quand il en croisait il saluait les bateliers qui sur leur péniche le reconnaissaient. C’était plaisant d’être apprécié dans ce milieu qui constituait un monde à part plein de fraternité.
A chaque maison d’éclusier il savait qu’il serait bien reçu même si les mariniers apportaient, eux aussi, toute une foule de produits ou d’informations qu’ils recevaient et distribuaient par leurs déplacements. On pouvait trouver chez eux des objets que le colporteur voulait découvrir et à son tour faire connaitre.
Ainsi un jour, Nicolas s’était arrêté à une écluse située sur le canal de la Marne au Rhin. C’était un endroit stratégique pour la navigation car au carrefour de plusieurs autres embranchements. Cette étape était pour lui importante. Elle lui permettait de rencontrer bon nombre de navigants ainsi que le monde de la batellerie.
L’éclusier, un ami, lui expliquait la communauté qui était la sienne et son éloquence était surprenante. Son père avait exercé la même profession ce qui l’éclairait sur sa manière de vivre.
Nicolas voulut profiter du départ d’une péniche, la « Lorraine », pour déposer un colis qui devait être acheminé vers la capitale, ce qui lui aurait évité de faire tout le chemin à pied. Il prit contact avec le patron de l’embarcation et ils se mirent d’accord pour le suivi, avec un partage de la rémunération.
Le paquet, pas très gros, avait parait-il une certaine valeur et il était nécessaire de bien le surveiller jusqu’à son destinataire qui, prévenu, l’attendait sans trop d’urgence. Néanmoins il fallait honorer la demande et tout sembla correct au départ, d’autant que l’éclusier connaissait le marinier.
Le colporteur reprit sa tournée en dehors des canaux et alla vers les terres de l’est. Il savait qu’il serait informé à son retour de la bonne livraison du colis. Quelques semaines passèrent et Nicolas revint vers l’écluse pour y voir son ami.
Malheureusement il n’était pas là. Son remplaçant ne sut quoi lui dire n’étant pas au courant de l’affaire ce qui ne l’empêcha pas de bien recevoir Nicolas dans la tradition du bon accueil fait par les gens de son métier.
Un peu déçu le colporteur se rassura connaissant le sérieux des gens travaillant sur et le long des canaux. Après un bref passage il reprit sa route en précisant le jour où il reviendrait.
Mais par moment il pensait à ce retard qui l’inquiétait un peu. Ses transactions et affaires se passaient bien et même si le colis s’égarait, il ne serait pas trop perdant financièrement. Pourtant il avait une réputation à sauvegarder et cela le contrariait.
Les jours passèrent et vint celui du retour à l’écluse. Son ami était là et l’accueillit chaleureusement, peut-être un peu trop. Après quelques temps le sujet fut abordé. L’éclusier hésita et finalement lui avoua que le paquet remis avait été égaré et que personne ne savait où il aurait pu être.
Déposé à un batelier sérieux, après un lent acheminement, le colis fut laissé à un centre de fret. Peu habitué à d’aussi petit transport il fut oublié sur une étagère. Le client du produit réclamait régulièrement la livraison attendue depuis plusieurs mois déjà. Désespéré Nicolas par conscience professionnelle fit faire parvenir à son acheteur par un autre moyen le remboursement de cette transaction ce qu’il accepta et on en resta là.
Plusieurs mois plus tard un employé retrouva par hasard le petit colis en déplaçant des archives. Comment ce paquet avait-il pu être à cet emplacement qui servait de rangement à de vieux documents ? Toujours est-il qu’il remit dans le circuit l’objet qui parvint enfin, deux ans après, à son destinataire.
Honnête, le récipiendaire contacta l’éclusier qui avait servi d’intermédiaire et lui adressa la somme exacte demandée par Nicolas. L’affaire se conclut par l’expression d’une réciprocité de bonne convenance et d’une moralité partagée. Mais contenait donc ce fameux paquet ? On ne le sut jamais.

LE VIEUX SOLDAT
En bon citoyen Nicolas a dû effectuer son service militaire. A son époque il durait trois ans. Ça peut paraitre long mais l’esprit de ce temps-là était fortement influencé par la tension permanente entre les pays et une armée devait toujours être prête à guerroyer ne serait-ce que pour défendre la patrie sans être belliqueux.
De cette période Nicolas en a pourtant gardé un souvenir correct sans être en permanence à le ressasser. Il a fait son devoir sans rechigner conscient que cela était nécessaire pour tout bon patriote aimant son sol.
Cependant l’utilisation d’une arme le gênait, surtout celle à feu. Après son retour à la vie civile il ne servit plus que d’un couteau, parfois d’un canif selon l’utilisation pratique du moment. Le port d’un fusil même de chasse l’incommodait. Il craignait toujours un accident, une dérive comme cela se produisait parfois dans le milieu campagnard ou forestier.
Une de ses connaissances manipulait une arbalète pour traquer le gibier mais là aussi il avait une appréhension d’autant que cette arme était silencieuse.
Pendant son temps sous les drapeaux, il avait fait la connaissance de jeunes appelés comme lui. La vie en caserne apportait des amitiés par le côté disciplinaire exigé par les gradés et aussi par tous les exercices exécutés, soit en campagne avec des marches, soit par des corvées communes, soit aussi par des sorties en permission officielles et parfois par le franchissement du mur du quartier certains soirs. La rigueur du règlement ne permettait pas beaucoup d’évasion même celle de l’esprit. La camaraderie régnait avec la solidarité.
Mais comme dans toute communauté il y avait des brebis galeuses. Les flatteurs vis-à-vis des supérieurs, les cafteurs cherchant un avancement, un profit quelconque, les trop méchants ou trop musclés qui voulaient s’imposer et que l’on évitait, mais aussi les petits chefs, pourtant appelés comme les autres, et auxquels un petit galon avait tourné la tête.
Pourtant en général, c’est de circonstance, la troupe s’entendait bien. Même lors de confrontations par différents exercices comme le tir ou l’entrainement physique le respect de l’autre s’imposait et que le meilleur gagne sans haineuse rivalité.
Nicolas a raconté tout çà avec un peu de nostalgie et sans regret. Pour lui c’était loin et sa vie de colporteur était son bonheur. Il n’avait pas eu à se battre contre un ennemi et cela lui convenait bien. Parfois il se demandait ce qu’il aurait fait ou comment il aurait réagi face à d’autres soldats, des hommes comme lui, s’il avait dû tirer avec son fusil de guerre. Il n’était pas le seul à penser ça. Le port d’un uniforme change un esprit aussi pacifique soit-il.
Un jour alors qu’il passait à travers une épaisse forêt sur un chemin pierreux il entendit des bruits bizarres et inhabituels. Cela ressemblait à un vrombissement d’abeilles passant près de lui et à plusieurs reprises. Soudain il comprit, on lui tirait dessus.
Ce bourdonnement, il l’avait un peu oublié, correspondait au passage des balles. Aussitôt il courut se mettre à l’abri derrière de gros arbres, cahin-caha à cause de sa charge dorsale.
Il attendit, inquiet. Pourquoi cet assaut ? Avait-il un client mécontent à ce point-là ? Sa forte silhouette était-elle prise pour autre chose qu’un être humain ? Voulait-on le dévaliser ? Il ne bougeait plus espérant être rapidement oublié. Effectivement le silence était revenu. Et le chant des oiseaux qui s’était interrompu repris.
Pourtant il restait statique dans l’attente de voir la suite. Il tenta de jeter un coup d’œil vers l’endroit où il pensait que pouvaient venir les tirs. C’était le calme. Il ne voyait rien d’anormal.
Tout à coup quelque chose s’agita dans l’herbe haute devant lui. Une masse s‘éleva ressemblant à une grosse bête bariolée couleur de terre. Elle se mit debout. C’était un homme qui releva son fusil sur son épaule et qui regardant Nicolas partit d’un grand rire sonore. Le chasseur était impressionnant.
Un vrai colosse encore plus important avec son vêtement ressemblant à du feuillage. C’était étrange cette tenue et insolite. Il se dirigea vers le colporteur. Celui-ci, tendu, le laissa s’approcher. L’homme arriva à sa hauteur lui tendit la main et lui dit : « tu ne me reconnais pas ? ».
Ebahi, surpris, Nicolas réfléchit et au sourire de l’agresseur comprit qui il était. Son agresseur, Jacques, avait tout comme lui, fait son temps d’armée dans la même compagnie et au même moment. Rassuré Nicolas lui demanda pourtant pourquoi il lui avait tiré dessus. Ce à quoi il lui répondit que le voyant de loin il n’avait pas trouvé de meilleur moyen de l’arrêter pour le saluer.
Drôle de bonjour se dit Nicolas. Il aurait pu me blesser ou pire encore. Néanmoins après quelques temps ils évoquèrent leur passé commun et pour se faire excuser le chasseur, devenu braconnier, acheta quelques babioles à Nicolas.
Ils se saluèrent en se séparant et chacun reprit son chemin. Après quelques moments de marche Nicolas pensa que son ancien compagnon était quand même dangereux. Depuis ce temps-là chaque fois qu’un frelon, un bourdon ou une abeille vole près de lui il se raidit de crainte.

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